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Le blocage du deuil en phase aiguë

Vous êtes ici : » » Le blocage du deuil en phase aiguë ; écrit le: 22 février 2012 par abir modifié le 4 mars 2019

le deuil traumatique

Le deuil traumatique concerne des personnalités par­ticulières, borderline ou états limites. Elles n’ont rien de pathologique a priori, mais présentent un développement psychique inachevé (prégénital). Rien ne les empêche de trouver un travail ou de fonder une famille ; elles sont, au contraire, particulièrement bien adaptées. Elles res­tent en revanche très sensibles à leurs investissements affectifs. Ces derniers venant en général colmater l’incomplétude primaire de leur narcissisme. La perte va se traduire par une dépression grave mais peu mentalisée (peu exprimée sur le plan psychique). Leurs symptômes principaux s’extériorisent plus aux niveaux somatique et comportemental, ainsi que dans la quête compulsion- nelle du même objet réparateur.

J. Bowlby (1961) a mis en évidence les personnalités prédisposées à ce type de deuil pathologique. Elles ont, depuis l’enfance, un mode d’attachement anxieux et ambivalent face à la menace d’abandon de leurs parents. Pour C. M. Parkes (1986), il existe des grief- prone personalities (personnalités prédisposées au cha­grin) qui présentent des réactions sévères en cas de deuil. Leur sentiment d’insécurité, leur anxiété pro­fonde, leur faible estime de soi, leur colère et leur cul­pabilité les orientent vers un deuil pathologique. Tous les auteurs s’accordent pour relier ce type de deuil avec une personnalité particulière, qui, même lorsqu’ils ne la nomment pas, est reconnaissable dans l’aménagement limite (Jean Bergeret).

Le deuil traumatique devrait plutôt être dénommé « souffrance traumatique induite par la perte ». En effet, le soldat qui perd ses camarades lors de l’explosion d’une bombe à ses côtés est tout d’abord traumatisé par la violence du choc et peut vivre une souffrance trauma­tique induite par la mort de son groupe de compagnons. Tandis qu’une femme qui perd son conjoint ressent une souffrance traumatique, alors même que ce dernier est décédé à l’hôpital, dans un cadre aménagé et selon un pronostic connu. La souffrance traumatique liée au deuil est due à deux composantes de la personnalité des individus :

—    la perte entraîne un débordement des défenses du sujet et le met en situation de détresse physique et mentale ;

—    la séparation liée à la perte produit une très forte angoisse.



Cette notion de « souffrance traumatique induite par la perte » est fondamentale, car, selon Prigerson, elle engendre des maladies physiques et mentales.

La prévalence du deuil sur toute la vie est en moyenne de 10,4 % (16 % pour les femmes et 3 % pour les hommes), mais ces chiffres, valables pour les Occi­dentaux, présentent des taux de complications variables selon les études. En moyenne 5 % de deuils pathologi­ques, mais 17 % de complications. Les facteurs de com­plications sont : la perte précoce de parents du premier degré, le nombre de deuils vécus (croissance proportion­nelle) et surtout le nombre de deuils « importants » vécus. Et enfin la violence ou la brutalité de ces deuils sont des facteurs amplificateurs.

Il existe une spécificité du sexe chez les endeuillés du conjoint : les veufs présentent plus de troubles somati- ques, d’idées suicidaires, de ruminations au sujet de la défunte et d’amertume liée à la perte. Leurs symptômes de deuil sont plus importants que chez les femmes et augmentent même trois années après la perte. L’intérêt d’un dépistage précoce réside dans l’adaptation du trai­tement : les hommes bénéficieraient d’un soutien psycho­social supplémentaire, selon Prigerson. Deux études de 1997 confirment cette interprétation. L’attachement précoce (les premiers liens objectaux), la dépendance aux objets d’amour et la fragilité du narcissisme du sujet limitent la capacité à supporter la perte. Le deuil trau- matique, par l’attaque des défenses protégeant le narcis­sisme du sujet, entraîne une régression jusqu’au stade de sa constitution.

Deuil traumatique et risques pour la santé à long terme. — En 1997, Prigerson valide son échelle de deuil traumatique sur 150 veufs et veuves (âge moyen : 62,4 ans, écart type 8,3 ans), six semaines, six mois, treize mois et vingt-cinq mois après le décès (mort à l’hôpital après admission pour une pathologie potentiel­lement mortelle non spécifiée).

De tous les résultats, portant aussi bien sur la santé mentale que la santé physique, il ressort que :

—    les symptômes de deuil traumatique sont d’importants pré-

dicteurs des conséquences du deuil à long terme ;

—   57 % des sujets présentaient un deuil traumatique six semai­nes après le décès. Ils n’étaient plus que 6 % treize mois plus tard et 7 % à vingt-cinq mois (si les symptômes du deuil traumatique diminuent dans les six premiers mois, leur amélioration est ralentie après ce stade). Les scores de dépression diminuent également (de 75 % à 35 %), en revanche, l’anxiété reste stable (20 %) ;

—   le deuil traumatique trouvé à six mois est aussi un bon pré- dicteur de troubles du comportement alimentaire, treize mois après la perte ;

—   le nombre de patients atteints de cancers après vingt-cinq mois est significativement plus important pour un deuil traumatique (15,4% contre 0% : p = 0,0002). En l’absence de cette maladie avant le début du protocole, on peut vrai­ment parler d’incidence du cancer et non de récurrence ;

—   l’augmentation de troubles cardiaques est également signifi­cative (19,2 % contre 5,2 % : p = 0,03) ;

—   les mêmes résultats sont valables pour le tabagisme.

Cette étude prospective démontre clairement l’intérêt de rechercher un deuil traumatique six mois après la perte. Les symptômes de deuil traumatiques ont nette­ment diminué au bout d’un an, puisque seuls 6 % de l’échantillon les présentent encore. En revanche, les cri­tères de deuil traumatique six mois après la perte antici­pent une fragilité somatique et comportementale. Être informé du développement d’un cancer, d’un trouble cardiaque, d’une modification du comportement alimen­taire ou du tabagisme est considérable. On peut relier son importance à celle d’études d’impact du deuil sur le système immunitaire.

Deuil et cancer.— La récente étude de Prigerson et al., confirme des résultats déjà bien connus dès l’Antiquité. Galien ne décrivait-il pas déjà le « funeste » développement d’un cancer chez une veuve récente ? Les travaux n’ont pas manqué sur le cancer. Pourtant, si ce n’est l’étude précédente, on n’a jamais trouvé de corréla­tion linéaire entre cancer et deuil. Un faisceau de fac­teurs est responsable de la carcinogenèse ; il peut-être péjoré par le deuil. Ainsi, pour ces personnes dont la dépression se prolonge, le laisser-aller et l’absence du soin de soi contribuent à dénier la présence d’un kyste ou d’une anomalie cancéreuse (Bacqué, 1997).

Deuil et pathologies cardiaques. — L’augmentation des cancers est moins évidente que celle des maladies cardio-vasculaires qui fait l’unanimité. Parkes l’avait observée dès 1969 chez les deux tiers de sa population de veufs, Lynch en 1977, Kaprio et Koskenvuo en 1983 également. Mellstrôm, sur 360 000 individus suivis pen­dant dix ans, notait que les veufs avaient en moyenne 3,1 années de longévité en moins que les hommes du même âge (moyenne 50 ans) restés mariés. Le pic de mortalité chez les veufs se situe dans les neuf premiers mois (les femmes présentent aussi une augmentation du risque cardio-vasculaire).

Deuil et comportements addictifs. — La consommation pathologique d’alcool est d’origine plurifactorielle. L’alcool est aussi l’anxiolytique naturel le plus connu. La tendance à s’enivrer après un deuil est bien connue : elle sert à « oublier ». Cette tentative d’oubli est temporaire ; aussi pour celui qui refuse d’affronter la réalité, elle va donner lieu à la répétition du geste. Chez les veufs, on constate une augmentation très nette de la consommation d’alcool. Ceci est valable pour les femmes, en moindre proportion. Les conséquences de l’alcoolisme sont gra­ves. Il majore la dépression dans un second temps, dété­riore la santé, augmente la culpabilité, la honte et, sur­tout, désinhibe le sujet vis-à-vis du suicide.

Si les hommes s’adressent à l’alcool, les femmes se tournent de plus en plus vers les psychotropes (particu­lièrement les anxiolytiques) qui entraînent également des phénomènes de dépendance. Cette consommation passe cependant par un prescripteur qui pourra évaluer les dif­ficultés de l’endeuillée. C’est un facteur qui joue un rôle dans la meilleure santé des femmes comparativement à celle des hommes.

Il y a donc une surmortalité et une surmorbidité chez les endeuillés. Principalement sous forme d’affections cardio-vasculaires, mais aussi sous forme (plus discutée car difficilement évaluable) d’affections chroniques dues à une diminution de l’immunité ou à un moindre « soin de soi ». En fonction de la constitution de la personna­lité, se développeront toute une série de troubles psy­chiatriques, comportementaux et somatiques. Leur pré­vention passe par la reconnaissance d’une personnalité à risque par les médecins, les spécialistes, mais surtout les soignants qui accompagnent les futurs endeuillés auprès de leurs patients en fin de vie. Le grand public, enfin, a tout intérêt à les connaître, ne serait-ce que pour éviter les traumatismes précoces des enfants et leurs consé­quences tardives lors des pertes qui jalonneront leur existence.

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Une réponse pour "Le blocage du deuil en phase aiguë"

  1. Hervais  27 mai 2013 at 23 h 06 min

    Je ne sais pas qui tu es Abir mais je trouve ton article top top. Je fais partie des gens qui ne peuvent pas faire un deuil et ton article m’a bien parlé.
    Mon père est mort j’ai pas pu faire de deuil. Pour moi il n’est pas mort je le porte avec moi.
    Le jour où ma mère est morte je suis sortie de l’hôpital avec une drôle de sensation, le sentiment d’être tétanisée ou quelque chose s’en approchant. Alors je me suis précipitée au cinéma ce jour là pour voir un film d’action bien “prenant” afin de ne pas penser et sentir
    L’un de mes chiens que j’ai adoré est mort sous mes yeux, j’ai rien ressenti. Je me sens clivée et je suis sûre que ça me protège.
    Quand mon compagnon me disait : “il faut que tu fasse tes deuils sinon tu le paiera très cher” moi j’étais sûre que moi il ne fallait pas que je fasse de deuils. Je suis borderline et avec ton article je comprends que si je faisais un deuil il serait pathologique, peut-être insoutenable pour moi.
    Merci pour ce bel article.

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