Le déroulement du deuil ”normal”

> > Le déroulement du deuil ”normal” ; écrit le: 22 février 2012 par abir

Les grandes étapes du deuil

L’état de choc ou le blocage somato-psychique

La sidération mentale accompagne l’arrêt de toutes les fonctions psychiques. « Non ! Ce n’est pas vrai, je ne veux pas y croire ! » Cris, hurlements marquent une véritable stupéfaction et déjà, un refus de la réalité. « Assommé, écrasé, anéanti » ; certains se sentent tom­ber dans un précipice sans fin, d’autres sont au contraire en « état d’apesanteur »… Les sensations de flottement, voire de dissociation, ne sont pas rares, elles constituent des défenses mentales très puissantes dans un premier temps. Les vertiges, nausées, irrégularités du rythme car­diaque sont symptomatiques d’une crise d’angoisse aiguë, parfois véritable attaque de panique. Une sorte d’engourdissement mental et physique entrave les sensa­tions et les perceptions du sujet qui devient imperméable à l’environnement. La sidération agit donc à trois niveaux :

—     les affects sont anesthésiés ;

—     les perceptions émoussées ;

—     tout l’organisme est paralysé (physiquement comme intel­lectuellement).

Une annonce brutale provoque donc deux types de réac­tions comportementales (automatiques) :

•    Les réactions de blocage :

—   un état de prostration avec paralysie, mutisme, visage hébété ;

—   une réaction d’effondrement ;

—   une gestuelle automatique, mécanique ;

ou, au contraire :

•    Les réactions de fuite :

—   courir, chercher des objets ;

—   attitudes de fuite, mouvements d’échappement ;

—   précipitation sur les lieux où se trouvait et où se trouve encore le défunt.

Les comportements de recherche et la régression

Après ces quelques heures d’action automatique, l’endeuillé reste obnubilé par des pensées qui envahissent tout le champ mental : Où est le défunt ? Que reste-t-il de lui ? Ces questions donnent lieu à des comportements de recherche.

Les cris, les appels sont le premier mode de recherche. Ils signent une régression vers les comportements du nourrisson qui appelle désespérément sa mère jusqu’à l’épuisement. Puis ces comportements vont s’organiser ou s’inhiber. Bowlby (op. cit.) observe que le besoin de rechercher et de récupérer la personne perdue est très intense dans les premières semaines qui suivent la mort. L’agitation intérieure et l’incapacité à agir efficacement se substituent à l’envie de chercher. Celle-ci peut se muer en une quête d’objets symboliques ou de paroles du défunt. La tendance à interpréter tout signal ou percep­tion comme provenant du défunt conduit à de véritables illusions perceptives (l’endeuillé est persuadé de l’avok vu passer dans la rue, d’entendre sa voix). L’obnubilation est en cause, mais aussi le désir profond de le revoir. Les rêves du mort relancent la conviction qu’il n’est peut-être pas « tout à fait mort ».

Pour M. Hanus (1994), nous ne pouvons nous séparer de l’être perdu qu’après l’avoir recherché de toutes nos forces en vain. Tel est le prix de la réalité. Cependant, ces recherches sont extrêmement coûteuses en énergie. Elles donnent lieu parfois à une forme d’agressivité et de colère due à la déception.

Le modèle du stress appliqué à la première étape du deuil permet de comprendre pourquoi il existe un délai entre la perception de la mort d’autrui et sa compréhen­sion (son intégration parmi les informations dont on dis­pose). Un délai est nécessaire, comme si le sujet, en état d’« incongruence cognitive », restait imperméable à ce changement.

Le stress est dû, ici, au débordement des capacités cognitives du moi, incapable d’intégrer ce qui lui arrive. Evénement stressant (au sens mécanique de to stress, contraindre, en anglais), la nouvelle de la mort l’est dans un premier temps, car elle soumet le sujet à la pression d’une information totalement nouvelle (même si elle était attendue) et toujours à une rupture brutale. Mais cet événement stressant se traduit par une réponse aspé- cifique (attaque/fuite) rencontrée fréquemment dans les circonstances du deuil. La personne refuse de croire à la nouvelle, fuit l’information ou le donneur d’information, à la limite, elle l’agresse.

Ces réactions d’hostilité sont fréquentes chez les endeuillés récents. Très vite pourtant, l’extinction de ces réactions primitives inutiles donne place à l’abattement de la reconnaissance de la réalité.

L’agressivité et la colère

Affects qui paraissent parfois déplacés, la colère, le ressentiment, la rage même accompagnent les premiers moments du deuil. Melanie Klein a décrit, à partir de l’analyse d’enfants, une phase schizo-paranoïde où l’agressivité de l’enfant s’exprime à l’égard de sa mère lorsqu’il prend conscience du fait qu’elle le quitte occa­sionnellement. Parallèlement, les projections agressives déclenchent une forme de culpabilité et des sentiments dépressifs. Ce modèle peut être appliqué à l’endeuillé qui se sent abandonné par le défunt. Les « pourquoi m’as-tu quitté(e) ? », sont des questions adressées au défunt. Certains s’interrogent sur leur incapacité à retenir leur compagnon, d’autres sur leurs propres désirs de mort.

L’ambivalence de toute relation d’objet est à l’origine de cette hostilité inconsciente. Les désirs de mort à l’encontre de l’objet aimé peuvent être verbalisés et don­ner lieu à une désidéalisation de l’objet. Une colère per­sistante, au contraire, est le signe d’un refus du caractère irrémédiable de la perte et de l’espoir de tenter encore de le retrouver.

Aussi la prise de conscience qui concluée l’état de choc se fait-elle dans une fatigue intense. L’angoisse, les recherches, l’expression de la colère et de la rage ont un coût énergétique très élevé. Les pleurs, lorsqu’ils survien­nent, sont alors une voie de décharge somatique très adaptée. Enfin, seul le travail de la pensée, lors de la remémoration, va permettre d’abandonner les comporte­ments automatiques au profit du travail de deuil.

L’expression du chagrin du deuil

L’apparition des larmes est un bon indicateur, dans nos cultures, du laisser-aller des émotions et du lâcher- prise du comportement moteur. Bien sûr tout le monde ne pleure pas lors de la cérémonie. Les enfants ont du mal à manifester des signes qu’ils savent plus ou moins consciemment mal vécus par leur entourage (ils ne sou­haitent pas faire souffrir leurs parents en montrant leur propre douleur). De même, les hommes sont souvent en retrait, ne souhaitant pas, même dans le deuil, se dépar­tir d’une attitude de maîtrise de leurs sentiments.

Les larmes constituent une décharge motrice et soma­tique de la tension. En effet, à la mauvaise nouvelle a succédé une série de questions portant sur les causes de la mort, le moment où elle s’est produite et enfin sur toutes les raisons qui font de soi, une victime de la mort de l’autre. Dans la dépression du deuil, cependant, la révolte contre la mort, le destin, Dieu, cède la place à l’abattement de la réalité. Ne rien pouvoir entreprendre pour changer les faits relève bien de la « résignation apprise ». On assiste donc à la succession de deux phé­nomènes : la dépression-état et la dépression dynamique.

La dépression-état comporte les caractéristiques soma- tiques, comportementales et intellectuelles bien connues. Tandis que la dépression dynamique compose littérale­ment le travail de deuil. Elle comprend aussi bien les ruminations, la culpabilité (pour ses aspects négatifs) que le rappel de tous les souvenirs partagés avec le défunt et sur lesquels le sceau de la réalité doit s’imposer. Un endeuillé peut rester figé, « bloqué » dans une dépression- état. C’est un état dépressif majeur pathologique qui laisse le sujet dans une situation de deuil sans fin.

En revanche, la dépression-dynamique est un véri­table processus qui va conduire au bout d’un temps variable, à l’intégration de la perte et à l’intériorisation des qualités et des défauts du disparu.

Sur le plan somatique. — Une insomnie complète suit souvent les quarante-huit / soixante-douze heures après l’annonce de la mauvaise nouvelle. Elle cède la place à un sommeil de mauvaise qualité. Fréquente, elle est liée à des difficultés d’endormissement et à un réveil précoce. Les rêves sont souvent désagréables et perturbants. Hal­lucinations du désir de revoir l’être cher, rêve de sa mort, de son cercueil, frustrations dues à une rencontre trop ‘brève. Tout concourt à augmenter l’angoisse et à faire redouter le moment du coucher. Parfois, au con­traire, le sommeil constitue un refuge dans lequel le rêveur poursuit ses contacts avec le défunt comme avant. En général, il est dérangé par un détail, un obs­tacle qui l’empêchent de retrouver l’état précédent. Sa douleur morale n’est donc jamais vraiment apaisée.

Les troubles du sommeil poussent nombre d’endeuillés à rechercher une aide médicale. Les tranquillisants sont fréquemment prescrits par le médecin. Ceux-ci peuvent, à juste titre, aider l’endeuillé à passer une phase difficile.

Mais il faut veiller à ne pas prendre de benzodiazépines trop longtemps. Combien de phénomènes de dépendance médicamenteuse sont ainsi initialisés !

L’anorexie fait aussi partie de l’état dépressif des pre­miers temps. Elle est reliée à Fanhédonie (difficulté à prendre du plaisir), mais aussi à l’anxiété qui provoque un « nœud dans l’estomac » ou une « boule dans la gorge ». La fatigue n’encourage pas l’endeuillé à faire ses courses ou à préparer la cuisine. Parfois, c’est la culpabi­lité qui entrave le laisser-aller : « Comment puis-je encore manger ou avoir de l’appétit alors qu’il est mort ! » Cer­tains développent une façon de se nourrir anarchique. Restreignant la nourriture, puis présentant des accès bou­limiques, certains endeuillés peuvent grossir à cause du décès. Il est fréquent de trouver dans les consultations de nutritionnistes une part importante d’obèses dont le sur­poids découle d’une modification du comportement ali­mentaire après une perte (Bacqué, 1989 a).

L’épuisement physique est consécutif à l’état de choc subi lors de la révélation de la nouvelle du décès. C’est un motif de consultation médicale. Mais le médecin ne doit pas se tromper d’attribution causale. Les vitamines et autres fortifiants n’y changeront rien. Le sujet trouve en général un peu plus de force le soir, mais ce pénible état peut durer pendant tout le travail de deuil. Même le débit verbal est ralenti, et la pensée n’a plus la même vigueur.

Médicalement, la tentation de prescrire des antidé­presseurs est grande pour lever l’inhibition. Cependant, ils ne permettent pas l’économie du travail de deuil. Le prescripteur doit donc avoir une excellente connaissance de la clinique du deuil avant d’ordonner un tel produit.

Sur le plan intellectuel. — Le ralentissement de la pensée est responsable de la longueur du travail de rémi­niscence. Cette centration sur le passé affaiblit l’atten­tion et la concentration. « Je ne peux plus lire, même un article de journal ! », « J’accumule les erreurs dans mon travail » sont des plaintes fréquentes qui renforcent la tentation de la médicalisation. Additionnées aux trou­bles du sommeil, les difficultés intellectuelles donnent l’impression à l’endeuillé d’être devenu fou, tandis que chez des personnes âgées, le veuvage peut constituer le point de départ d’une démence ou d’une pseudo­détérioration mentale.

Sur le plan affectif. — Caractérisée par la tristesse, l’humeur de l’endeuillé est sombre. Le discours est nette­ment négatif, parfois hostile envers lui-même et le monde environnant. Paradoxalement, l’endeuillé est hypersensible tout en donnant l’impression d’être déta­ché de ce qui l’éloigne du disparu. Sa sensibilité le conduit à fondre en larmes à tous moments. L’évitement est une solution pour limiter ce comportement pénible.

Le grand risque du deuil est l’isolement (par peur du jugement des autres mais aussi pour mieux penser à l’autre). La solitude est une marque de l’égocentrisme souvent reproché à l’endeuillé. Il comprend mal ces grands moments d’indifférence. Cette conséquence de la dépression est dangereuse quand elle atteint une mère qui se culpabilise de ne pas apporter à ses enfants l’amour dont ils ont besoin. La culpabilité est donc bien présente dans le deuil, mais elle n’est jamais destructrice comme dans la mélancolie. Elle est proche des regrets et d’une certaine forme de passivité. Évaluer la passivité fait partie de l’analyse du travail de deuil. Elle peut révé­ler des complications somatiques (l’endeuillé ne mange plus, ne se soigne plus) et constitue parfois la forme mineure d’une tendance suicidaire révélatrice d’une dépression pathologique.

Des antécédents psychiatriques et surtout dépressifs sont des points anamnestiques à prendre en compte dans le vécu du deuil. De même, des pertes précoces (en parti­culier parentales) favorisent l’allongement ou la complication du travail de deuil.

La phase dépressive est centrale dans le travail de deuil. Qui plus est, elle est incompressible. On ne peut ni la diminuer, ni la dériver. Cependant, on ne peut non plus la standardiser. Elle dépend de la personnalité de

l’endeuillé, mais aussi du mode de relation instaurée avec le défunt. Elle est liée à la façon dont la mort s’est produite et a été annoncée. Enfin, si le statut du défunt dans la parentèle est fondamental, l’environnement affectif l’est autant dans le soutien qu’il pourra offrir à l’endeuillé.

La terminaison du travail de deuil

Telle que la terminologie française nous l’apprend, on est en deuil de quelqu’un à partir du moment où il est mort. Il n’existe pas de nuance particulière pour expri­mer la terminaison de cet état. Toutefois, le travail de deuil a bien une fin. Cette dernière, difficile à définir, est plus ou moins nettement perçue par l’endeuillé. Lors­qu’il peut évoquer mentalement l’objet perdu sans s’effondrer, qu’il peut regarder des photos ou écouter de la musique autrefois partagée avec le défunt, alors la tempête émotionnelle du décès semble calmée.

Certains endeuillés s’étonnent de sourire ou que l’été soit revenu. Ils admettent alors avoir fait preuve d’une forme d’égocentrisme lorsqu’ils observent que la planète n’a pas cessé de tourner. Ils étaient jusque-là persuadés que « la vie s’était arrêtée » avec celle de la personne aimée. Reprendre contact avec la réalité est difficile mais produit une nouvelle philosophie personnelle. La capa­cité de relativisation, le moindre attachement aux détails superficiels et enfin la réflexion sur la mort elle-même permettent une sorte de « croissance » ou de maturité dont les endeuillés profitent pleinement à condition de l’accepter.

L’acceptation de la mort de l’autre se traduit par une récupération des facultés invalidées par la dépression. Elle surprend toujours l’endeuillé qui voudrait payer sa dette (d’être encore vivant) par un reliquat de souf­france. Seule l’acceptation de la possibilité de jouir à nouveau de la vie est le signe d’un travail de deuil réussi. Ceci ne signifie pas obligatoirement remariage ou nou­veau choix sexuel, mais l’investissement de la libido dans un autre objet (personne ou activité) est la preuve du renouveau de la capacité à créer des liens. L’ambivalence vis-à-vis de l’objet perdu doit être également reconnue sinon l’intériorisation sera impossible. Reconnaître les qualités et défauts de l’autre est difficile au début, car la mort est un prix trop élevé pour consciemment critiquer le défunt. Mais après une première phase d’idéalisation, les souvenirs négatifs seront pesés tout autant que l’agressivité déclenchée chez le sujet.

Pourtant, alors que le travail de deuil semblait défini­tivement accompli, des résurgences peuvent s’avérer dif­ficiles. Les « réactions anniversaires » surviennent à la date de l’événement traumatique.

Les « réactions anniversaires répétitives » se manifes­tent par des excès d’anxiété chaque année au moment de la date clé. Elles découlent de l’ambivalence du sujet (sou­vent immature par son âge et/ou sa personnalité) à l’égard de l’objet. Les réactions transgénérationnelles se répètent dans les générations qui suivent celle qui a subi le trauma­tisme. Si l’âge est un grand facteur d’identification, il per­met d’internaliser un attribut ou un aspect d’autrui. Pour les adultes qui ont perdu un ou deux parents dans l’enfance, arriver à l’âge où ces parents sont morts, peut engendrer une réaction anniversaire. La culpabilité est souvent à l’origine de ces réactions. L’enfant croit être coupable du décès de ses parents et revit cette culpabilité à l’occasion du « retour » de la date fatidique. Ainsi G. Pollock (1970) explique que « les suicides en période anniversaire peuvent être considérés comme une voie par laquelle l’endeuillé essaye de prendre sa revanche sur la blessure narcissique provoquée par la perte ».

Ces aspects complexes du deuil montrent qu’il est bien difficile de qualifier le travail de deuil de terminé ou clôturé. L’endeuillé ne sera de toute façon plus jamais comme avant. De même qu’il ne retrouvera pas cette période passée. Seul le respect de ces moments doulou­reux et une reconnaissance par la société du temps nécessaire à la récupération permettront de vivre le tra­vail de deuil dans de bonnes conditions.

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