Analyse psychologique du travail de deuil

> > Analyse psychologique du travail de deuil ; écrit le: 22 février 2012 par abir

Les effets de la perte d’un être cher ont été classés arti­ficiellement en plusieurs étapes. Ils sont observés chez la plupart des personnes, dans des circonstances toujours dramatiques, mais pas nécessairement traumatiques. L’état de choc qui suit l’annonce du deuil est particulière­ment spectaculaire. Il laisse bientôt la place à une phase douloureuse, mais active, d’élaboration de la perte. A la fin, la phase dépressive se soldera par la possibilité d’un réinvestissement affectif, intellectuel ou social.

Ces étapes constituent un processus, véritable périple intérieur, qui aboutit à l’acceptation de la réalité de la mort de l’autre, mais aussi parfois à un authentique par­cours personnel sur les pas de la maturation. Cette maturation est celle de l’acceptation de sa propre mort, non pas en termes de représentation (impossible au niveau inconscient), mais en termes de compréhension. Accepter sa propre mort est foncièrement ambivalent, c’est pourquoi le processus du travail de deuil va cons­tamment osciller entre refus, régression, culpabilité, acceptation, réactivation. Ces étapes suivent souvent un ordre déterminé. Mais, chez certains, elles sont concomi­tantes et parfois inversées. Le résultat final est pourtant bien celui-ci : l’intériorisation du défunt par le sujet.

La théorie de la mentalisation appliquée au travail de deuil

La théorie de la mentalisation permet de comprendre la succession des étapes inconscientes du travail de deuil (Bacqué, 1992 b) autant que celles de l’adaptation cons­ciente au changement en général (mais tout changement ne consiste-t-il pas à faire le deuil de l’état antérieur ?). Trois étapes sont nécessaires à l’élaboration mentale : la représentation, la symbolisation et la mentalisation.

Mise en représentations. — Dans le travail de deuil, une première étape s’avère souvent nécessaire pour dépasser l’état de choc initial. Il s’agit de la sanction de la réalité.

Voir le mort contribue à cette prise de conscience par le biais de représentations formées à partir de l’image crue du mort. Mais parfois, les mécanismes de déni per­mettent de refuser l’objectivité de la mort, malgré la vision du cadavre. Ces deuils bloqués en phase aiguë, constituent ce que Prigerson a appelé « deuil compli­qué », puis « deuil traumatique ». Prononcer le mot « mort », utiliser l’imparfait et le passé pour évoquer le défunt montrent que les premières représentations men­tales de la mort et de l’être chéri mort sont en voie de constitution.

Symbolisation. — La symbolisation démarre avec les rites funéraires et leur acceptation (Bacqué, 1997 d). Ils constituent les prémisses d’une abstraction de la mort et d’une certaine maîtrise de cette idée tant refusée par l’inconscient.

Les difficultés de symbolisation bloquent le deuil avant la phase dépressive caractérisée par la culpabilité. Quand seules les représentations crues émergent, sans prise de distance, la mort de l’endeuillé apparaît comme une échappatoire, rarement choisie directement, dans le suicide, mais plus indirectement dans les nombreux courts-circuits de la symbolisation ; ils aboutissent pro­gressivement à une mort par somatisations sans passage par l’appareil psychique.

Mentalisation.— L’endeuillé pourra dès lors évoquer son histoire avec le défunt sans être submergé par les émotions. Le processus dynamique du travail de deuil permet d’envisager le futur.

L’interaction entre les événements sociaux qui entou­rent le deuil et les mouvements intrapsychiques de l’endeuillé est donc claire.

La douleur et les affects dépressifs

C’est seulement au cours de cette phase que s’effectue le détachement.

Le caractère irréversible de la perte est un constat qui porte sur le temps. Impossible de revenir en arrière, le temps est unidirectionnel et s’achemine toujours vers la fin d’un état. Certains endeuillés se servent encore du déni, mais de façon contrôlée. Témoin, cette jeune femme qui « se fait du bien » un quart d’heure, de temps en temps. Le soir, à l’heure où son mari rentrait, « elle fait comme si », il avait un peu de retard et se met donc en position psychologique de l’attendre. Ce déni partiel lui permet d’alléger sa souffrance pour un temps très court. Elle sait bien que son mari est mort, mais elle peut mettre cette connaissance entre parenthèses quel­ques instants pour retrouver l’état de bien-être dont le souvenir est encore intact.

La douleur morale est constituée de plusieurs éléments :

l’arrachement de l’objet contre son gré et le senti­ment de manque ;

la solitude due à ce manque et la tristesse qui en découle.

La tristesse entraîne l’absence de désir pour soi-même et l’environnenjent. A cette perte d’élan vital répond l’apathie, l’aboulie (perte de la volonté) et le repli sur soi. L’état général est alors atteint et l’incapacité à trou­ver un sommeil réparateur, l’anorexie, la fatigue vont augmenter les souffrances physiques. La baisse de l’estime de soi donne alors lieu à des idées de mort. Ce syndrome dépressif est réactionnel à la perte, car la diminution de l’estime de soi n’existait pas auparavant. Le sujet s’achemine vers un travail de déculpabilisation pour accepter la perte sans se perdre.

Le désinvestissement libidinal. — Selon Freud : « Cha­cun des souvenirs et des attentes, pris un à un, dans les­quels la libido était rattachée à l’objet, est mis en posi­tion, surinvesti, et sur chacun est effectué le détachement de la libido» (op. cit., 1915-1988, p. 263). Il s’agit de reprendre un à un tous les souvenirs, de les confronter à la réalité de la perte et de les désinvestir. Associer à chaque souvenir, la sanction « il n’est plus », confronte au désappointement et à la nostalgie. C’est une démarche douloureuse, progressive, et ce d’autant plus que parfois « certains souvenirs doivent revenir plusieurs fois à la conscience avant d’être abandonnés » (Hanus, 1994). Toutes les relations objectales sont contaminées par cette démarche de désinvestissement ; c’est pourquoi ce dernier est général, marquant toutes les préoccupa­tions. Le repli est contemporain du rejet, puisque tout ce qui ne concerne pas l’endeuillé est marqué par l’absence d’intérêt. Ici, la désintrication des pulsions met au grand jour l’ambivalence, vis-à-vis du défunt, mais aussi de toutes les relations.

La réactualisation de l’ambivalence. — Les sentiments affectueux cohabitent toujours avec les désirs hostiles. Mais l’amour et la haine qui jusqu’alors s’équili­braient se voient attribuer, dans la mort d’un des parte­naires, des valences différentes. L’agressivité est renforcée par l’inutilité de l’amour, désormais sans cible. Bien que l’idéalisation tente de le maintenir (par les éloges, la rumination de ses qualités, l’insistance sur les bons souvenirs), les souhaits de mort ou de disparition, jusqu’à présent inconscients, parviennent au grand jour.

Or, la formation réactionnelle de l’idéalisation ne tient plus, et la culpabilité s’exprime au travers des reproches que l’endeuillé aimerait enfin adresser au défunt. Les idées de destruction peuvent se retourner contre lui-même et, à l’extrême, c’est « l’ombre de l’objet qui tombe sur le moi ». Ici, la perte de l’objet se trans­forme en perte du moi et nous retrouvons un deuil mélancolique. Pour Freud, dans ce cas, la libido est bien détachée de l’objet, mais au lieu d’être déplacée sur un nouvel objet, elle est ramenée dans le moi où elle est cependant identifiée à l’objet mort.

L’ambivalence acceptée fait percevoir au sujet com­bien il est différent de son objet. C’est ce que Mélanie Klein montrait avec la fin de la phase dépressive chez l’enfant : alors seulement, l’enfant sort de la phase fusionnelle avec sa mère.

L’intériorisation de l’objet perdu. — L’intériorisation de toutes les représentations de l’objet perdu est à l’origine du détachement. Elle se produit dans le travail du rêve et dans l’évocation des souvenirs avec les pro­ches. Rechercher des photos, des traces et objets du défunt permet aussi cette opération.

L’intériorisation est très lente et développe une « survie » plus ou moins prolongée du défunt dans l’endeuillé dans un premier temps, c’est la phase d’incorporation. Comme l’expliquent Maria Torok et Nicolas Abraham (1972):

« Le traumatisme de la perte induit une réponse. C’est l’incorporation dans le moi. L’objet incorporé, auquel le moi s’identifie partiellement, rend possible une certaine temporisa­tion en attendant de rééquilibrer l’économie, redistribuer les désinvestissements. A défaut de pouvoir liquider le mouvement et décréter définitivement : “il n’est plus”, l’endeuillé le devient pour soi-même et par là, il se donne le temps d’élaborer, peu à peu et pas à pas, les effets de la rupture. »

L’intériorisation est donc un prélude au désinvestisse­ment parce qu’elle facilite le retranchement. Le deuil se « jouerait » en deux actes :

intérioriser l’objet ;

puis, relâcher les liens qui unissaient l’endeuillé à la personne perdue.

Les identifications au défunt. — L’identification est l’assimilation inconsciente d’une qualité ou d’un attribut d’une personne. Pour Freud, « l’identification est la forme la plus primitive de l’attachement affectif » est l’un des processus essentiels de la structuration de la person­nalité. Pendant une période régressive temporaire du deuil, l’intériorisation de l’objet perdu va jusqu’à l’identi­fication. C’est encore une tentative de l’endeuillé pour ne pas perdre totalement son objet. Nombreux sont ceux qui se surprennent à faire des gestes ou à dire des paroles appartenant au défunt. Des intonations, des expressions, des jugements sont émis par l’endeuillé parfois même à son insu. L’effet de surprise peut provoquer de vieilles croyances et être à l’origine d’hallucinations, d’idées d’influence, voire de fantômes. Enfin, parfois, cette iden­tification est voulue et provoquée. Boire de l’alcool per­met de retrouver plus facilement en soi des traits du parent perdu, se grimer, s’habiller comme l’autre sont également fréquents. Nombreux sont les conjoints qui reprennent à leur compte l’activité de leur partenaire dis­paru et se lancent en politique ou dans les affaires. Les identifications pathologiques sont retrouvées préférentiel- lement chez les personnalités hystériques et concourent au développement d’un deuil psychiatrique.

La culpabilité. — Tous les deuils provoquent une régression qui atteint parfois les sphères profondes de la constitution de la personnalité. Dans la période dépres­sive qui suit la reconnaissance de la réalité de la perte, il est normal de constater la présence de culpabilité.

Consciente, elle fait dire au sujet : « Je ne me suis pas assez occupée de lui », « Je n’ai peut être pas tout tenté pour le sauver. » Elle survient également dans les catastrophes collectives, pour le survivant qui a échappé à la mort, alors que les autres ont péri.

Inconsciente, elle concerne l’ambivalence des pul­sions hostiles ressenties contre l’objet. Elle ne s’exprime alors qu’au détriment du sujet, soit dans des cauche­mars, soit dans des illusions qui sont interprétées comme des apparitions. Le retour des morts concerne alors les « morts surmoïques » (Bacqué, 1996 a), ceux dont le rôle de censeur ou de juge (attribué par l’endeuillé) conduit à rechercher la sanction ou à obtenir réparation par les vivants. La culpabilité peut ici poursuivre les endeuillés dans des visions effroyables. Identifié au revenant, l’endeuillé y voit la peinture de sa propre mort et risque parfois de mettre fin à ses jours… pour y échapper. Cer­tains accès mélancoliques finissent par un suicide. La reconnaissance des souhaits de mort dirigés contre le défunt serait alors bien nécessaire. Cependant, dans la majorité des cas, à défaut de reconnaître leur ambiva­lence, les endeuillés apaisent leur culpabilité en allant visiter le défunt, en lui « offrant » une pierre tombale (dont on peut penser que l’origine première était de bien enfermer le mort !) et en le fleurissant régulièrement. Cette participation du mort à la vie sociale joue le rôle, outre de conserver les souvenirs, d’une véritable réparation. Les restrictions et même tout simplement l’argent dépensé pour le défunt permettent le soulagement d’une certaine dette.

Au total, le deuil normal se vit dans la dépression, habituellement sans baisse de l’estime de soi. En revanche, dès que le deuil se complique, la dépression devient pathologique en relation avec les mécanismes de défense de la personnalité mis en place avant la perte.

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