Faire le deuil des compagnons d’infortune

> > Faire le deuil des compagnons d’infortune ; écrit le: 22 février 2012 par abir

C’est une des complications du syndrome psychotrau- matique. Au-delà du trouble identitaire se dessine un trouble identificatoire (lire à ce sujet le travail de Marie- Lise Roux sur les survivants des camps de la mort nazis). Pendant le moment du traumatisme (l’explosion, l’écroulement, le mitraillage…), le survivant est plongé dans l’ambivalence. Il peut uniquement chercher à sau­ver sa peau et agir de façon instinctive par la fuite. Il peut au contraire ressentir une forte identification aux autres et chercher à partager leur triste sort tout en essayant de les sauver.

Quelle que soit la position inconsciente du sujet, il en découle une immense culpabilité. Témoin, le cas de cette maman, qui pendant le tremblement de terre saute par la fenêtre en laissant ses deux enfants sous les décom­bres. Ou celui de ces trois jeunes qui ont mis le feu à la maison où leur mère a trouvé la mort. Mourir, se sau­ver, la question ne se pose pas en ces termes dans le moment d’irruption de la catastrophe. Mais la solitude qui suit le traumatisme, le chagrin d’avoir perdu ses pro­ches, l’absence d’explication qui justifie leur mort, tout concourt à la culpabilité du survivant.

Ne pas avoir agi, ne pas arriver à parler, à témoi­gner, ne pas pouvoir préserver un lambeau de souvenir (je pense aux déportés des camps d’extermination de la seconde guerre qui ne pouvaient garder un grain de la poussière de leurs morts…), autant de profonds man­ques qui poursuivent les endeuillés traumatisés. La double contrainte est explicite dans cette phrase d’Élie Wiesel : « Il m’est interdit de me taire, il m’est impos­sible de parler… », elle est sans doute à l’origine du suicide de Primo Levi, ou de celui de Bruno Bettelheim…

Les situations traumatiques, dans lesquelles un indi­vidu perd un ou plusieurs proches, sont donc très graves. Elles se soldent par un psychosyndrome traumatique, si les victimes ne sont pas aidées rapidement. L’aide pri­maire consiste à faire le bilan des blessures physiques et psychologiques, et de proposer un second rendez-vous très proche pour permettre de raconter l’histoire du trau­matisme et son intrication dans la vie du sujet. Forcer un enfant ou un adulte à raconter son histoire alors qu’il est en état de choc est préjudiciable. En revanche, le soutien doit être garanti et accessible à sa demande. Le travail thérapeutique n’est cependant pas composé que d’écoute. L’information est fondamentale pour comprendre ce qui s’est passé. La prise de position politique est également principale pour les thérapeutes s’ils ne veulent pas faire l’objet de projections agressives de la part des blessés. Enfin, très souvent, les rites funéraires n’ont pas été res­pectés pour les morts-compagnons malheureux des survi­vants. Les thérapeutes ne doivent pas négliger cet aspect. Ils peuvent conseiller à leurs patients de se rendre à ces commémorations, afin de témoigner, de retrouver la réa­lité du groupe et aussi un moment émotionnel particuliè­rement important où tous ces affects « rentrés » pourront enfin être exprimés puis intériorisés.

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