LES INVESTISSEMENTS DE LA HONTE

> > LES INVESTISSEMENTS DE LA HONTE ; écrit le: 21 janvier 2013 par rima modifié le 13 février 2015

Les différents types d’investissement:

La libido narcissique intervient dans l’importance du rôle que joue l’adéquation du moi aux exigences du moi idéal et de l’idéal du moi, ainsi que dans les conflits entre idéaux. Nous avons vu que c’était celle qui avait été privilégiée par Freud dans son approche de la honte.
La libido sexuelle intervient dans l’attachement aux objets qui satisfont les besoins primaires, tels que la faim et la soif, puis les diverses tendances libidinales. Les composantes d’abord dispersées de l’amour d’objet se réunissent autour des images de la mère et du père puis, par déplacement, se transfèrent sur de nouveaux objets. C’est ainsi que Freud a pu distinguer un choix d’objet amoureux « par étayage » à côté du choix d’objet « narcissique ».
L’existence de la libido d’attachement est contestée par certains psychanalystes. D’autres sont tentés d’y voir une forme d’oralité très primitive, afin de tenter de la rattacher à l’une des formes de libido décrites par Freud. C’est à Bowlby qu’on doit l’approfondissement de cette notion (1978) après les recherches initiales de Imre Hermann (1943). En effet, bien qu’il refuse le terme d’investissement  qui fait à ses yeux trop référence à la théorie de l’énergie de Freud qu’il critique par ailleurs , Bowlby pose radicalement la différence entre les nécessités psychiques qui se trouvent à l’origine des comportements d’attachement et celles qui sont à l’origine des comportements sexuels. Pour lui, l’attachement, contrairement à ce qu’avait postulé Freud, est « primaire » ; il ne dérive pas de la satisfaction des besoins alimentaires et, plus largement, des satisfactions libidinales. Après avoir été exclusivement orienté vers la mère dans la toute petite enfance, l’attachement se tourne ensuite vers des figures de substitution (gardiennes d’enfants, autres membres de la famille, etc.), puis vers des groupes autres que la famille. Jean-Didier Vincent (1990) en a bien résumé les enjeux et la façon dont le premier de ces attachements fonctionne comme prototype des attachements sociaux ultérieurs :
Dès les premières semaines qui suivent la naissance, l’enfant exprime tout un répertoire de gestes et mimiques mettant en jeu les membres, la tête et surtout la face avec les yeux, les lèvres et la langue ; véritable protolangage que la mère est préparée à comprendre et auquel elle répond de façon de mieux en mieux adaptée à mesure que l’enfant l’éduque à son rôle d’éducatrice […]. Ainsi est scellée une « alliance sociale » quasi fusionnelle, prototype l’attachement dans le rôle d’amant(e), d’époux(se) et de maître ou au pluriel dans la famille, le groupe et toutes les représentations idéologiques des autres, patrie, parti et religion.
Ce sont les nécessités de l’attachement qui font préférer une relation, même très insatisfaisante, même intervenant à contre-courant des satisfactions narcissiques et sexuelles, à l’absence totale de relation. C’est pourquoi l’appartenance à un groupe peut se fonder sur une relation qui donne au sujet une place dévalorisée. En particulier, le fait pour un sujet de reprendre à son compte la honte que lui impose un tiers social ou la société dans son ensemble est une façon de tenter de préserver des attachements psychiquement essentiels indépendamment des satisfactions narcissiques et libidinales qu’ils assurent. A l’extrême, dans l’expérience de la torture, le sujet détruit dans ses repères identificatoires habituels peut tenter de se rattacher à ceux que lui propose son bourreau, même si ceux-ci sont totalement en contradiction avec ses principes et ses intérêts. Sa libido d’attachement est alors détournée de son but naturel la constitution de liens sociaux  pour être soumise à la pulsion d’emprise d‘un autre.

L’intrication des trois types d’investissement:

Ces trois types d’investissement, et donc les formes de honte qui leur sont respectivement liées, interviennent pratiquement toujours ensemble, et cette intrication est due principalement à deux causes.
Tout d’abord, les investissements narcissiques et les investissements objectaux ne se constituent pas successivement, mais en liaison constante. Les constructions du moi et de l’objet sont interactives (Grunberger, 1975). La construction de l’objet s’appuie sur celle du moi et la construction du moi s’appuie sur celle de l’objet. D’ailleurs, la personnalité n’est jamais totalement constituée et l’environnement psycho-affectif de tout individu continue à fonctionner pour lui, concurremment avec les repères initialement constitués, comme miroir de son identité. La fin d’un « contrat narcissique » (Castoriadis-Aulagnier, 1975) unissant un sujet à son milieu qui fonctionne pour lui comme un relais de la mère primitive, est aussi rupture du réseau identificatoire qui étaye l’identité de chacun. Ainsi toute rupture dans le champ du narcissisme est-elle inséparable d’une rupture dans le champ des identifications.
Ensuite toute honte, qu’elle fasse intervenir de façon déterminante des investissements sexuels ou des investissements narcissiques, présente toujours en toile de fond le risque d’un rejet hors de la communauté. Or, dans un tel rejet, l’individu est confronté à la fois au risque d’une rupture de ses attachements, d’un bouleversement dans ses investissements sexuels (il risque de perdre ses objets habituels de satisfaction), et d’une déperdition narcissique (son estime de lui-même ne pourra plus se fonder sur la confirmation que le groupe lui donne de sa propre identité).

Hontes et ruptures d’investissement:

Crises identitaires survenant par rupture d’un investissement d’attachement
L’attachement d’un enfant à son entourage proche est essentiel à sa survie psychique. C’est pourquoi l’enfant reprend à son compte les attitudes honnisseuses de son parent privilégié à son égard. Tous les comportements d’un enfant peuvent ainsi devenir pour lui source de honte à partir du moment où ils sont confrontés à un parent qui les a rendus honteux. Par exemple, un enfant dont les premières manifestations d’autonomie ont provoqué de la gêne chez ses parents, voire un comportement honnisseur de leur part, vivra toujours avec honte toute tentative de s’autonomiser. De la même façon, un enfant qui s’est toujours entendu dire qu’il était trop exigeant éprouvera de la honte toutes les fois où il aura l’impression de désirer quoi que ce soit, etc. En effet, à la différence de la culpabilité qui porte sur les conditions d’un désir (désirer de façon illicite ou hors de propos), la honte porte sur la légitimité même du désir. Ainsi l’enfant qui a dérobé un gâteau et qui est puni peut se sentir coupable, mais le désir de manger de bonnes choses lui est reconnu ; il est même un des piliers de la souveraineté maternelle sur la famille. Par contre, l’enfant qui a déféqué dans sa culotte doit se sentir honteux, parce que le plaisir pris avec les excréments n’a pas sa place dans le fonctionnement social. Il faut lui substituer le dégoût. L’enfant apprendra donc vite à faire la différence entre un interdit portant sur un objet illicite du désir (par exemple manger ce qui est défendu) et un interdit portant sur le désir même (par exemple déféquer dans sa culotte). Le second lui fait courir le risque d’un rejet hors de la communauté. Et, sur ce modèle, la honte est toujours vécue comme porteuse d’une telle menace.
Crises identitaires survenant par rupture d’un investissement narcissique
Le sujet peut être confronté, sous l’effet de comportements ou de pensées, au fait qu’il n’est pas en accord avec son idéal du moi. Le libido en cause est alors la libido narcissique. Mais il s’y ajoute le risque que des comportements qui ne sont pas en accord avec son idéal font courir au sujet du point de vue de la menace d’être exclu de l’un ou l’autre groupe dont il fait partie. C’est-à-dire que ces investissements narcissiques sont doublés d’investissements d’attachement et d’investissements d’objet. L’intensité de tels bouleversements des repères n’est pas forcément liée à une hiérarchie des valeurs. Le fait de se découvrir « méchant » aux yeux des autres alors qu’on se croyait « gentil » déclenche bien entendu la honte. Mais le fait de se découvrir soudain « gentil » alors qu’on agissait, consciemment, avec l’intention de nuire, peut aussi bien la provoquer. L’individu peut également être confronté au fait que son idéal du moi pourrait être différent. Par exemple, si l’idéal qu’il partageait avec son groupe de rattachement n’est plus celui du nouveau groupe de rattachement dans lequel il s’est trouvé transplanté. Enfin, lorsque le sujet est confronté au surgissement, en lui, d’éléments pulsionnels jusque-là soigneusement écartés de sa conscience (que ce soit par clivage ou par refoulement), son sentiment de honte a une double origine. Il correspond à un surgissement de libido d’objet, mais il concerne également la libido narcissique par la menace d’une désintégration psychique liée au surgissement d’affects ou de représentations impossibles à organiser psychiquement, et donc menaçant pour l’intégrité mentale.
Crises identitaires survenant par rupture d’un investissement d’objet
La découverte brutale de l’inadéquation d’un jugement porté sur un autre peut avoir pour effet la honte, et cela dans les deux sens. Découvrir qu’un personnage que l’on avait toujours tenu pour méprisable est au contraire tout à fait digne d’admiration peut engendrer une honte, tout comme la situation inverse : découvrir qu’un personnage que l’on avait toujours tenu pour admirable est en fait méprisable. Si la libido d’objet se trouve alors confrontée à la nécessité d’un remaniement, la libido narcissique est également en jeu et le sujet peut même, à la limite, refuser de croire ce qu’il voit ou entend afin de ne pas devoir reconnaître s’être trompé.
Quant aux deuils impossibles à faire où intervient une forte charge de honte qui bloque le processus normal du deuil, nous avons vu que c’est la honte de l’objet d’amour perdu qui fait problème (cf. supra, 1ere partie). Si le deuil n’est pas fait, c’est parce que le mort, « incorporé » dans le moi du survivant endeuillé, exprime sa honte d’avoir fait défaut au sujet (Abraham et Torok 1978).

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La « contagiosité » de la honte:

La multiplicité des investissements de la honte et leur intrication permet enfin de comprendre pourquoi la honte toute honte est si facilement « contagieuse » : le spectacle de la honte rend honteux celui qui y assiste, même s’il tente de s’en protéger immédiatement par des mécanismes comme la dénégation ou la projection. Par exemple, le spectacle des soldats américains faits prisonniers pendant la guerre du Golfe, confessant leurs « fautes » face à la télévision irakienne, nous communiquait un malaise allant bien au-delà des conditions de leur captivité ou des tortures que nous pouvions imaginer qu’ils avaient subies. Ce spectacle de la honte se communiquait directement à nous, à notre corps défendant, comme une preuve de notre propre abjection (Baudrillard, 1991). Chacune des formes d’investissement à l’origine du sentiment de honte intervient en effet chez son spectateur pour lui rendre celle-ci contagieuse, et faire de la honte une forme de « lien social ».
Du point de vue des investissements narcissiques tout d’abord, le spectacle de la honte confronte à l’image de la déchéance. Le sujet honteux, replié sur lui-même, passif, accablé, soumis et dépendant, éveille chez chacun l’angoisse de se trouver un jour dans la même situation : la dégradation de l’image de l’autre renvoie à la dégradation possible de l’image de soi et entraîne la honte dans son sillage.
Du point de vue des investissements d’attachement, la honte renvoie son spectateur à un dilemme angoissant : soit privilégier ses liens d’attachement au sujet honteux avec les risques d’exclusion de la communauté que cela représente ; soit au contraire préserver son insertion dans la communauté, et pour cela participer à son action excluante. En d’autres termes, le spectateur de la honte n’a pas d’autre choix qu’entre s’identifier au tiers honnisseur (qui peut être un individu ou un groupe) ou bien se laisser gagner par la honte de l’autre. Lorsque la honte concerne un individu radicalement étranger à soi, c’est bien entendu la première éventualité qui est la plus confortable. Le spectateur reçoit alors la honte à laquelle il assiste comme la confirmation d’une faute effectivement commise par le sujet honteux, faute dont la honte serait la conséquence en quelque sorte légitime. Par contre, lorsque le spectateur de la honte ne peut pas prendre le risque de remettre en question son attachement à la victime de la honte, cet attachement ne peut être préservé qu’au prix d’une participation à cette honte elle-même. L’attachement à l’exclu mobilise une identification à lui, et celle-ci passe par sa honte, puisque c’est à sa honte que le sujet honteux se réduit lui-même à ses propres yeux.
Enfin, du point de vue des investissements d’objet, le spectacle de la honte mobilise un ensemble de fantasmes organisés autour de l’avilissement et de l’humiliation. Ces fantasmes ne concernent pas les liens d’attachement et le risque d’exclusion qui leur correspond, mais le lien de dépendance où se trouve la victime de l’humiliation. Ces fantasmes sont alimentés par les représentations refoulées du sujet autour de ses propres désirs, tant agressifs sadiques que passifs masochiques. Mais s’imaginer en train d’avilir sexuellement la victime de la honte, ou s’imaginer à sa place sexuellement avili, se heurte à d’importants obstacles liés à la fois au surmoi et à l’idéal du moi. C’est pourquoi cette activité fantasmatique peut à son tour mobiliser de la honte. Ainsi, la dynamique des investissements d’objet face à la honte de l’autre  et particulièrement s’il s’agit de la honte d’un être cher  est-elle génératrice de honte par deux mécanismes complémentaires : l’identification au porteur de honte (ou plutôt l’incorporation de ce porteur de la honte dans le moi du sujet) qui amène à faire sienne la honte de l’autre ; et l’identification à l’un ou l’autre des deux pôles d’une relation sado-masochiste fantasmée vécue avec honte. Alors, en effet, l’identification au pôle sadique de la relation rencontre la honte liée à l’angoisse de détruire ses figures d’attachement ; tandis que l’identification au pôle passif ou dominé mobilise une honte en relation avec les exigences des idéaux du moi.
Envisageons maintenant la façon dont une rupture peut se produire dans chacune de ces sphères d’investissement et les troubles en résultant.

Vidéo: LES INVESTISSEMENTS DE LA HONTE

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