Les dévalorisations narcissiques de l’enfant

> > Les dévalorisations narcissiques de l’enfant ; écrit le: 23 janvier 2013 par rima modifié le 15 novembre 2014

Il appartient au jugement qu’un parent porte sur les plaisirs de l’enfant de pouvoir lui en retirer le bénéfice narcissique. Béatrice résume ainsi l’atmosphère imposée par sa mère pendant son enfance : J’avais honte. Devant ma mère, il fallait étouffer le plaisir de vivre, t cacher au fond de soi la petite flamme du plaisir de vivre (…). Je n pouvais m’offrir que des petits plaisirs dans des stress, innommable infranchissables, volés. Parfois, c’est l’enfant lui-même qui est l’objet d’une dévalorisation par son parent. Cette dévalorisation peut être communiquée de multiple façons. Par exemple par des propos tels que : « tu ne vaux rien », « tu n’es rien pour moi », « je ne veux plus te voir », etc. Ou bien il s’agit d’un parent froid, distant et ironique qui tourne en dérision les comportement et les propos de l’enfant. La dépendance où l’enfant se trouve vis-à-vis: de ce parent sauf cas où l’autre parent exerce une influence opposée le conduit alors à se sentir nul ou mauvais. Mais ce sentiment, parce qu’il est insupportable, va pouvoir subir quatre destins : soit il est mis en scène dans des échecs permanents ; soit il est retourné contre des « boucs émissaires » sociaux (d’agressé qu’il était, l’enfant — puis l’adulte qu’il devient — se transforme en agresseur) ; soit il est contredit par des traits de caractère de significations inversée, comme un altruisme excessif éventuellement entrecoupé de raptus suicidaires inexplicables ; soit enfin il mobilise un renversement des valeurs dans leur contraire : les causes de honte sont retournées en causes d’orgueil dont l’individu se glorifie. Une telle attitude va rarement sans une ambition à l’égal de l’orgueil qui l’anime.

Failles et clivages dans l’idéal du moi : l’instance idéale désavouée:

La faillite de l’instance parentale idéalisée qui sert de support à l’idéal du moi de l’enfant produit des effets bien différents de ceux où l’enfant est confronté à l’impossibilité de satisfaire cet idéal. Cette faillite peut avoir de nombreuses causes. Soit il s’agit de la dévalorisation de l’un des deux parents par lui-même ; soit de sa dévalorisation par l’autre parent (voire de leur dévalorisation réciproque) ; soit, enfin, de l’invalidation de l’un des parents (ou des deux) par l’environnement social. L’enfant, confronté à un parent qui se « nullifie », ressent d’abord sa propre nullité : nullité de son amour (cet amour a été insuffisant pour aider ce parent à tenir son rôle) et nullité de son idéalisation du parent (elle était mal placée, l’enfant s’est trompé). Afin de se protéger d’une identification invalidante, l’enfant pourra alors substituer le mépris et la haine à l’amour. Ces sentiments hostiles le protégeront contre une identification au parent dévalorisé qui paralyserait ses propres progrès. Mais, compte tenu du fait que l’identification à ce parent est déjà partiellement réalisée, l’enfant est inévitablement conduit à se mépriser et à se haïr lui-même, du moins de façon inconsciente. Par ailleurs, ce mépris peut s’étendre à tous ceux qui, de quelque façon, peuvent lui rappeler le parent méprisé. Enfin, dans certains cas, la culpabilité liée à la haine et au mépris vis à vis du parent conduit l’enfant à adopter des comportements réparateurs envers tous ceux qui lui rappellent son parent. Dans de tels cas, le rôle joué par un tiers familial ou social (grand-parent, oncle, instituteur voisin, etc.) est essentiel, et d’autant plus dans le cas où les deux parents se dévalorisent ensemble. Un tel tiers permet en effet à l’enfant d’asseoir d’autres identifications structurantes et d’éviter que sa perception de l’autodévalorisation des parents ne l’amène à se dévaloriser lui-même, puis à s’engager dans une problématique de l’échec ou dans la mise en place de comportements compulsivement réparateurs. Un autre cas consiste dans la dévalorisation par la mère, premier interlocuteur de l’enfant, du père de celui-ci. L’enfant confronté à un père humilié par la mère a toutes les chances de s’identifier à celle-ci et de développer une honte haineuse à l’égard de ce qui est présenté par la mère comme la cause affichée de son mépris du père. (Tel semble être le cas de « Denise » que j’examinerai plus loin à propos des « déplacements de la honte »’). Il peut également arriver qu’un parent en place d’idéal du moi soit découvert ultérieurement comme coupable ou méprisable. Tel est en particulier le cas lorsqu’existe un secret familial : acte honteux d’un parent, caché à l’enfant, qui le découvre par la suite2. Enfin, des membres du groupe social qui occupent pour l’enfant une place privilégiée peuvent dévaloriser l’un ou l’autre parent, on les deux. En effet, un parent en place d’idéal du moi peut toujours être attaqué par des proches, qui contribuent eux aussi à la constitution des instances idéales. C’est pour l’ensemble de ces raisons que Imre Hermann a envisagé, dès 1929, comment la honte attachée à un symptôme, chez certains névrosés, oblige à considérer le rôle joué par d’autres personnes que les parents dans la constitution des instances idéales. Certaines personnes de l’entourage de l’enfant ont pu se voir attribuer, dans la constitution de ces instances, un rôle décisif, lequel, s’empresse d’ajouter Imre Hermann, « n’est pas indépendant du rapport objectai : au contraire, il permet précisément de le contourner ». Le cas qu’envisage cet auteur est, en effet, celui où un enfant a intériorisé une image idéale parentale tenue pour mauvaise, non seulement à cause de l’ambivalence de ses sentiments, mais aussi parce que le représentant initial de cette image idéale  c’est-à-dire le parent  a commis réellement des actes répréhensibles, tels que vols, tricheries ou comportements sexuels délictueux. L’enfant a alors été amené à cliver l’image parentale dans la constitution de son idéal du moi en appuyant la partie de celui-ci qui se trouvait en désaccord avec le parent en question sur l’un ou l’autre membre de l’entourage. Ainsi, un personnage de l’entourage proche de l’enfant tel que l’autre parent, un grand-parent, mais aussi un personnage investi d’autorité sociale  a pu entrer en compétition avec le parent dans la constitution de l’instance idéale. Cette instance est alors clivée entre un idéal lié au parent coupable, auquel le sujet peut accorder partiellement ses actes, et un idéal lié à des membres respectés de son entourage, qui font peser sur le premier, lié au parent, une accusation honteuse. L’individu est conduit à mettre en scène ce clivage à travers des comportements où il se trouve compulsivement entraîné à accomplir des actes qui évoquent symboliquement le(s) délit(s) du parent concerné ; en même temps, il éprouve une honte intense liée à ces actes, sans rapport avec leur contenu réel, mais liée à la honte dont étaient chargés les comportements répréhensibles du parent. Un tel  clivage peut, également se produire, à mon avis, lorsqu’un changement social provoque un bouleversement du statut du personnage support d’idéal. Tel serait en particulier le cas chez les enfants d’immigrés pour lesquels le père, support normal de l’idéal du moi de l’enfant, se trouve bien souvent, aux yeux de celui-ci, déchu par la communauté d’accueil : par exemple, lorsque le père fort et prestigieux que l’enfant avait connu « au pays » devient un travailleur mal payé et humilié qui risque de se vivre lui-même, ou d’être vécu par son enfant, comme un larbin méprisable. L’enfant d’immigré grandit alors avec, à l’intérieur de lui-même, un père dont il a honte, ce qui l’amène à osciller entre des moments d’identification à ce père honteux et des moments d’attaque intérieure contre lui, suivis d’une intense culpabilité.

L’enfant séduit sexuellement par l’adulte:

C’est une constatation banale qu’un enfant abusé sexuellement par un adulte ne s’en plaint le plus souvent pas. Et cela d’autant plus que l’acte a été commis par quelqu’un de plus proche de lui. à commencer par un membre de sa propre famille. C’est seulement bien plus tard, dix ou vingt ans après, que cet enfant devenu adulte en parlera éventuellement à un psychiatre ou à un psychanalyste. Cette impossibilité pour l’enfant de parler de la violence qu’il a subie est bien entendu liée à un mécanisme de culpabilité défensive : se sentir coupable pour tenter de trouver une cause à son malheur, mais aussi pour disculper le parent coupable afin de pouvoir continuer à s’appuyer sur lui. Mais ce silence de l’enfant sur les violences qu’il a subies a également d’autres causes, parent, L’injonction de secret que lui a imposée éventuellement l’adulte avec des propos du genre : « si tu parles, je te casse la tête », « je t’ouvre le ventre avec un couteau », etc. La violence, au moment du viol, de l’irruption pulsionnelle que l’enfant n’a pas pu maîtriser, génératrice de confusion et donc de honte. La honte éprouvée éventuellement par l’adulte après son acte et qu’il communique à l’enfant en le rendant responsable de ce qui s’est passé : « tu as eu ce que tu voulais », « tu m’as cherché, tu m’as trouvé », « tout ça, c’est de ta faute », etc. À la limite, il peut s’agir explicitement d’une menace sur le futur, comme celle de ce père, violeur habituel de sa fille, qui lui répétait : « si tu me dénonces, toute la honte retombera sur toi (ce qui d’ailleurs, en permettant à la fille de « penser » cette dénonciation a certainement contribué à l’aider à la réaliser lorsqu’elle est devenu* adulte). Ces différents, aspects de la honte sont évidemment intriqués entn eux, comme nous le montre l’histoire de Monique.

Monique

Monique est âgée de vingt-six ans ; infirmière, elle a subi pendant son enfance des examens médicaux fréquents dus à une suspicion d’épilepsie. Pendant très longtemps, elle parlera très peu à ses séances se tortillant sur le fauteuil. Elle manifeste une angoisse et une honte extrêmes, répétant parfois pendant des séances entières : «je ne peux pas, je ne peux pas », ou bien : « aidez-moi ». Je finis par comprendre que, dans de tels moments, Monique est plongée dans une espèce d’état second (qui prend heureusement fin avec sa séance) pendant lequel elle revit avec intensité, et dans la plus grande confusion, des perception; cénesthésiques marquées alternativement de jouissance et d’angoisse La honte, chez elle, est directement liée à la perception d’un afflux d’excitations que son moi ressent comme totalement inadapté à la situation et qu’elle tente d’endiguer. Autrement dit, son incapacité de parler est d’abord motivée par la nécessité où elle se trouve de mobilise l’ensemble de ses énergies dans la tentative de ne pas se laisser gagne totalement par son monde interne, perdant ainsi tout contact avec la réalité. Sa demande pressante que je lui parle et ne « la laisse pas seule traduit cette perception confuse du risque d’être envahie par un vécu hallucinatoire. Petit à petit, au fur et à mesure de sa psychothérapie, de; images viennent accompagner sa honte. Ses propos restent difficiles toujours accompagnés de moments de honte pénibles. Les première: images sont celles de rêves infantiles. Quand j’étais petite, je rêvais toujours que j’avais des électroencéphalogrammes. J’étais nue, allongée sur une table. Je ne voyais: pas les médecins. Mais j’entendais leur voix. Et ils me torturaient Monique rit alors d’un rire terrible : Et ce qui m’effraye le plus, c’est que j’avais envie d’en rêver. Elle continu« en disant : Et puis j’allais chez le médecin très souvent. Lui aussi me faisait mettre nue… me touchait partout. Au travers de multiples difficultés transférentielles où elle me suspect« régulièrement de lui faire du mal et de prendre plaisir à cela, Monique parvient peu à peu, avec mon aide, à renforcer ses processus secondaires, à échapper aux risques de reproduction hallucinatoire et d’identifica¬tion projective massive, et à assurer un début de refoulement de ses expériences traumatiques. Elle réussit alors à aborder le domaine de la remémoration : les violences et les moqueries de son père et, surtout, le souvenir d’une violente excitation sexuelle que son oncle lui avait communiquée par des caresses sous le regard de son frère, puis dont il s’était ensuite moqué, sans doute dépassé par la jouissance de la petite fille, et par sa propre honte. La honte éprouvée par Monique pendant ses séances obéissait donc à plusieurs logiques : il y avait la honte d’être submergée par des excitations qu’elle ne parvenait pas à maîtriser ; il y avait la honte éprouvée enfant, d’une jouissance sexuelle dont son oncle s’était moqué après l’avoir provoquée ; il y avait la honte de cet oncle qu’elle avait placée en elle, en plus de la sienne propre ; il y avait, enfin, la honte qu’elle avait intériorisée comme mécanisme prévalent des échanges familiaux : son père, en effet, passait alternativement par des moments où il écrasait l’ensemble de la famille et se moquait de tous, et par des moments où, écrasé lui-même sous l’effet d’un fardeau intérieur, il laissait la relation s’inverser, son épouse en profitant pour se moquer de lui. Ainsi, pour Monique, la honte se situait simultanément dans les registres de l’apprentissage (des mécanismes relationnels familiaux), de l’identification (à l’un ou l’autre pôle de la relation faire honte/avoir honte) et de la désintégration psychique (sous l’effet d’un traumatisme où se cumulaient honte liée à l’effraction pulsionnelle et intériorisation de la honte de l’agresseur). Enfin, une dernière forme de honte, absente dans le cas de Monique, peut s’ajouter aux précédentes : la honte liée à la stigmatisation sociale. Il  arrive en effet que l’enfant qui tente de faire appel auprès d’un tiers de l’événement qui s’est produit ne rencontre aucun écho à sa plainte. Les relations de l’entourage peuvent aller de simples réponses évasives (comme « laisse-moi », « mais non »), à de véritables accusations de mensonge (« tu mens : ton père  ou ton frère, ou ton oncle n’a pas pu faire cela »). Parfois ce refus d’envisager la parole de l’enfant va jusqu’à l’absence de condamnation pénale du parent contre lequel l’enfant a réussi à porter plainte. De telles situations sont particulièrement difficiles. Si le séducteur n’est pas puni, l’enfant se sent trahi. Il risque alors de perdre toute confiance dans la société et ses représentants, glisser vers l’isolement, voire vers la marginalité. Mais la condamnation du séducteur contient un autre risque, celui que l’enfant se sente responsable de la punition d’un innocent ! En effet, comme l’ont montré Sandor Ferenczi (1933) puis Nicolas Abraham et Maria Torok (1978), la victime d’une séduction a souvent placé à l’intérieur d’elle-même des aspects contradictoires de son séducteur. En particulier, elle peut avoir fait siennes la honte du séducteur et l’idée qu’elle était, elle, la victime, responsable de l’excitation du séducteur et de la séduction. Alors la punition du séducteur et cela d’autant plus si c’est à la suite des confidences de la victime ajoute à la honte propre de la victime celle de faire punir un innocent à sa place. De graves dépressions et des troubles importants de la personnalité peuvent en résulter. Quel que soit l’issue juridique de telles situations punition du séducteur ou non-lieu, seule la psychothérapie de la victime peut lui permettre de se dégager de ce dilemme.

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