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La perte de l’identité

Vous êtes ici : » » La perte de l’identité ; écrit le: 3 mars 2013 par rima modifié le 30 janvier 2018

La perte de l’identité« Dites-moi qui je suis »… « Un jour, je me suis perdue et je veux me retrouver »… « Je viens vous voir pour me retrouver »… Ces phrases, si souvent entendues en thérapie, renvoient à l’inquiétude ou la certitude de ne plus être soi. Elles rappellent aussi l’angoisse sur laquelle s’ouvre le roman de Franz Kafka, La Métamorphose : « Lorsque Grégoire Samsa s’éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte… Qu’est-il advenu de moi, pensa-t-il ? » Sans atteindre une telle intensité, ce sentiment de perte d’identité accompagne différents troubles psychologiques. À la base, il reflète un dysfonctionnement momentané de la mémoire autobiographique et de l’image du corps, toutes deux supports de l’identité.

L’étrangeté de soi et du monde: dépersonnalisation et déréalisation:

Certaines modifications biologiques peuvent être à l’origine d’une expérience de dissociation conduisant à s’interroger sur soi- même  qu’on pense à l’épilepsie temporale, l’alcool, la prise de drogues ou de médicaments comme la cortisone. Toutefois, l’expression « troubles dissociatifs » est de préférence réservée aux perturbations du sens de l’identité qui sont liées à des difficultés psychologiques ou à un traumatisme. Ces perturbations se rencontrent dans certains troubles anxieux, mais surtout dans les troubles de la personnalité multiple ou de la personnalité borderline.
Sous leur forme brève, les expériences de dépersonnalisation et déréalisation sont fréquentes, puisqu’elles touchent entre 2 et 20 % de la population générale. Le sentiment le plus fréquemment rapporté est celui du détachement par rapport à son propre corps, qu’on observe de l’extérieur. La déréalisation, ou sensation d’étrangeté face au monde extérieur, y est souvent associée. D’autres impressions, apparemment plus banales, sont tout autant révélatrices : sensation que son corps est plus lourd ou plus léger que d’habitude ; sentiment de déjà vu (quelque chose qui a lieu pour la première fois semble être la répétition d’un événement passé) ou, au contraire, sentiment de jamais vu (on croit voir un paysage ou rencontrer quelqu’un pour la première fois, alors qu’en réalité on les connaît depuis longtemps).



Anxiété, stress et dissociation:

La perte de l’identitéLe phénomène de dissociation est présent dans de nombreux états anxieux. En particulier, les personnes souffrant d’attaques de panique parlent volontiers d’un sentiment d’étrangeté par rapport à leur propre corps ou d’une modification de leur image dans le miroir. Elles relatent aussi une modification de la perception de l’espace, due notamment à un effet zoom  il peut s’agir de zoom avant (les objets ou les personnes apparaissent plus grands qu’ils ne le sont en réalité), ou de zoom arrière (quand ils apparaissent plus petits). Certains patients ont ainsi l’impression que leur corps rétrécit et qu’ils ne peuvent plus, par exemple, atteindre les pédales de leur voiture, d’où leur peur de conduire. D’autres ont l’impression de chuter dans le vide ou d’être perdus dans le temps. Une agoraphobe me racontait ainsi qu’elle avait l’impression de passer de l’autre côté, dans un autre monde, une sorte d’univers parallèle duquel elle revenait ensuite. Elle avait même eu, une fois, le sentiment de m’y avoir entraîné avec elle…

Dans certains cas d’obsessions-compulsions, aussi, l’inquiétude peut prendre la forme d’un doute sur sa propre existence ou sur l’existence du monde. C’est le cas de Roland. Écoutons son histoire.

Roland : vertiges de la mort

Roland, 35 ans, présente parfois des crises, qu’il appelle « crises de dépersonnification ». Brusquement, il se met à douter de la réalité du monde, ce qui fait naître une très grande angoisse chez lui, et il doit entamer une série de rituels compliqués pour tenter de restaurer l’existence du monde. À d’autres moments, il a le sentiment pénible que lui-même n’existe plus, et il doit se lancer dans d’autres rituels. Il a ainsi eu un jour l’impression, dans un trajet en autobus, que sa main fusionnait avec une poignée en plastique et traversait la matière.
Le postulat qui guide les rituels de cet homme est toujours le même : « Pour que le monde dans lequel je vis soit réel, il faut que j’en démontre l’existence. » Dans la vie, Roland exerce avec talent un métier scientifique et s’intéresse à la physique théorique et aux mathématiques. Ses crises de doute semblent correspondre à la vérification que le monde autour de lui est conforme à celui de son enfance. C’est la continuité de sa propre existence dans un univers stable qui est en jeu, sa peur fondamentale étant celle de mourir et de tomber dans le néant. Les rituels qu’il exécute sont une tentative magique pour contrôler la pensée de la mort. Au cours de la thérapie cognitive que nous avons menée ensemble, Roland a réussi à rattacher l’origine de ses angoisses à la mort prématurée de sa sœur dans un accident alors qu’il avait 19 ans.

Autre cas de figure possible : le sentiment de dissociation ressenti est lié à une situation stressante mettant en jeu la vie d’un individu, comme dans le cas du stress post-traumatique, et on a baptisé ce type de sensation Near Death Expérience (NDE), ou « expérience de mort proche ». On a constaté qu’on retrouvait cette sensation de dissociation dans deux tiers des récits de victimes de stress post-traumatique. C’est ainsi qu’un braquage réel pourra être pris pour une farce jouée par des amis qui auraient mis un masque pour l’occasion ou que les témoins fuiront cette épreuve en se disant qu’il s’agit du tournage d’un film. Signalons que l’existence d’un épisode important de dissociation lors d’une expérience traumatique annonce un cas difficile à traiter, car les structures fondatrices de l’identité et les catégories du temps et de l’espace sont ébranlées. On parle alors de fragmentation du moi.

Du normale au pathologique:

Présent dans les troubles anxieux, le sentiment de dépersonnalisation-déréalisation est aussi un phénomène banal, sans gravité, dont chacun de nous peut faire l’expérience dans sa vie. Il correspond alors à une illusion momentanée, rapidement corrigée par le retour des processus rationnels. Il arrive même qu’il se produise à la faveur d’un événement heureux. L’actrice Macha Méril a ainsi raconté comment elle avait vécu un « zoom avant » lors d’un coup de foudre pour un homme qui l’avait particulièrement impressionnée.
Dans sa forme chronique, en revanche, la dépersonnalisation- déréalisation doit être définie comme un trouble isolé dont les critères sont désormais répertoriés1. Dans ce genre de cas, on trouve fréquemment des antécédents de traumatismes émotionnels provoqués par des adultes durant l’enfance. Ces traumatismes peuvent être des cris ou des menaces de mort pour l’enfant ou bien des menaces de suicide de la part des adultes.
Dans une étude détaillée portant sur 204 cas de dépersonnalisation, on a constaté que les difficultés étaient apparues

Trouble de la dépersonnalisation (DSM-IV):

A. Expérience prolongée ou récurrente d’un sentiment de détachement et d’une impression d’être devenu un observateur extérieur de son propre fonctionnement mental ou de son propre corps (par exemple sentiment d’être dans un rêve).
B. Pendant l’expérience de dépersonnalisation, l’appréciation de la réalité demeure intacte.
C. La dépersonnalisation est à l’origine d’une souffrance cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants.
D. L’expérience de dépersonnalisation ne survient pas exclusivement au cours de l’évolution d’un autre trouble mental, comme la schizophrénie, le trouble panique, l’état de stress aigu ou un autre trouble dissociatif, et n’est pas due aux effets physiologiques directs d’une substance (par exemple une substance donnant lieu à abus, un médicament) ou d’une affection médicale générale (par exemple l’épilepsie temporale).
autour de 22 ans et persistaient depuis. Dans la population étudiée, 71 % des sujets présentaient les critères de dépersonnalisation primaire, mais ce trouble était souvent associé à d’autres difficultés : dépression, troubles anxieux, obsession, agoraphobie et, plus rarement, troubles bipolaires, schizophrénie, prise de drogue et d’alcool. Le trouble était, en outre, légèrement plus fréquent chez les hommes que chez les femmes. Si on ne trouvait qu’un taux assez faible d’abus dans l’enfance (environ 14 %), il existait, en revanche, souvent un problème psychiatrique antérieur dans la vie du sujet ou de sa famille. En l’occurrence, la majorité des sujets de l’étude se plaignait d’attaques de panique.

Freud et l’inquiétante étrangeté:

Un stress, même modéré, suffit à déclencher des troubles où les coordonnées spatio-temporelles et le sens de l’identité personnelle sont momentanément interrompus. Sigmund Freud, dans « L’inquiétante étrangeté », décrit un événement de ce type. Alors qu’il était dans le compartiment d’un wagon-lit, le train a subi une très forte secousse pouvant faire croire à un accident grave. La porte du compartiment s’est alors ouverte et le père de la psychanalyse s’est d’abord demandé quel était ce vieillard grognon en robe de chambre qui entrait dans son compartiment, avant de se rendre compte, au bout de quelques secondes, qu’il s’agissait de sa propre image dans la glace…

vidéo: La perte de l’identité

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