Représentations actuelles de la mort et du deuil en occident

> > Représentations actuelles de la mort et du deuil en occident ; écrit le: 22 février 2012 par abir

S’il est un thème d’actualité, le deuil est aussi le plus caché, le plus refusé par les sociétés occidentales! Jadis, il donnait lieu à de nombreuses manifestations et la mort était vécue comme une fatalité. Un pâle retour de la réflexion sur la mort et le deuil se dessine cependant aujourd’hui.) Aux États-Unis, un champ entier de la psychiatrie est consacré à ses conséquences, tandis que la thanatologie – étude de la mort et du mourir – a une place bien définie dans la plupart des pays développés.

La mort et le deuil ont toujours fait l’objet d’un trai- tement social, quel que soit le groupe humain qui les tra­versait. Les premières sépultures ont vu le jour avec la possibilité de symbolisation de l’individu (autour de 100 000 aps av. J.-C.) et les rites funéraires ont été transmis, certes avec des modifications, pendant des millénaires. Aujourd’hui, il est frappant d’entendre parler les endeuillés ou les entreprises funéraires de « personnalisation des obsèques » ou encore, en Grande-Bretagne, de « Do-it-Yourself Funerals » (dans le numéro du Time du 31 mai 1999, le Natural Death Center propose un enter­rement écologique et simple, in an eco-friendly manner, laissant juste une plaque au pied d’un arbre pour rappeler le défunt).( Le mouvement d’individualisation du sujet occidental cher à Edgar Morin (1976) est sans aucun doute à l’origine de cette tendance qui contredit la signi­fication même du mot rituel. Comment en effet, procéder à un rite qui ne soit plus partagé par tous dans un même désir de transcender la mort ? La volonté de pudeur, d’intimité, de simplicité fait écho à cette affirmation de sa différence. La quête n’est plus spirituelle, elle n’est plus magique ou du moins n’en donne plus l’impression extérieure. Subsistent cependant de nom­breux signes d’angoisse archaïque retrouvés dans les dif­ficultés exprimées à la suite d’un deuil.

Qu’il s’agisse de consultations du médecin, de trou­bles psychiatriques, du développement d’un cancer, d’un accident ou d’une dépression, des liens de causalité intui­tifs entre perte d’un être cher et conséquences néfastes sont établis fréquemment par un endeuillé. Ils sont à l’origine du développement de consultations postdeuil, voire de structures de soutien des endeuillés. Cette évo­lution de la prise en charge médicale qui dépasse la fin de vie est liée à la création d’une discipline : les soins palliatifs. Les soins palliatifs tempèrent le fantasme d’une médecine toute-puissante, renouvelant les pièces usées d’un homme-machine. Ils voient le jour après une période historique troublée, celle qui suit la seconde guerre mondiale. L’amélioration des technologies médi­cales a fait croire à des progrès sans fin. Le rêve de celui qui maîtrise la mort, devenu enfin l’égal des dieux, est presque palpable… Le désir d’immortalité se concrétise avec les premières greffes d’organes. La greffe du cœur réalisée par le Pr Barnard en janvier 1968, quasi contem­poraine de la conquête de la Lune (juillet 1969), en est la représentation modernef) L’explosion médiatique mon­diale qui suit ces deux aventures est à la mesure de leur signification populaire. Bien que depuis longtemps expé­rimentées, les greffes d’organes constituent les premiers pas vers une survie supérieure aux données habituelles. L’alunissage montre que l’espèce humaine peut quitter son berceau terrestre et trouver de nouvelles possibilités de vie. Se rapprocher des cieux, modifier la créature « divine » sont des réalisations qui transcendent la vie humaine et la font progresser vers la maîtrise de l’environnement.

Cependant deux écueils se présentent rapidement : le contrôle de peuples par d’autres et l’oubli des expérien­ces passées. Le xxe siècle est l’exemple de ces extrémités atteintes essentiellement lors des deux guerres mondiales et de façon plus latente dans la perte de religiosité du monde (doublée d’une montée des intégrismes censés lutter contre elle).

Les deux guerres, mais surtout les génocides perpétrés à de nombreuses reprises (les persécutions contre les juifs ont malheureusement de tout temps existé, mais jamais jusqu’à l’industrialisation de la mort opérée par les nazis) constituent l’une de ces expérimentations de l’homme sur l’homme et surtout contre l’Homme. Élimi­ner hommes, femmes et enfants pour détruire un phéno- type introuvable et mythologique (il n’y a pas de « phy­sique » juif, tzigane, bolchevique ou homosexuel) n’a pas besoin d’une théorie, la systématisation seule suffit.

La propagande, les moyens de communication, la tyrannie sont déjà bien connus sous Alexandre le Grand. Ce qui change ici, c’est le croisement des dimensions géographique et historique. La diffusion des informa­tions, la politique de masse sensibilisent toute une popu­lation, qui exprime, à la faveur d’une conjoncture événe­mentielle, ce que l’homme en général ressent en secret : l’horreur de l’étranger dans le même. Les concepts éthi­ques issus du tribunal de Nuremberg donnent naissance à la réflexion sur l’euthanasie. Ne pas tuer en l’autre ce qui se rapproche de moi-même, ce qui m’identifie à lui. Ce vieillard, si fatigué qui semble attendre la mort, ce bébé trisomique qui me renvoie à mes propres peurs d’anomalies pour les miens, ai-je le droit de penser à leur place ; pis, d’agir pour eux ?

Pour revenir à la Grèce antique, les sacrifices de nourrissons n’étaient certes pas si rares mais la plupart des personnes sénescentes étaient préservées et respec­tées. La culture, qui ritualise parfois des actions morti­fères, a, pendant la guerre de 1939-1945, démissionné devant la Shoah. Et si des gens l’acceptaient tout en la déniant (pensons au coiffeur polonais filmé par Claude Lanzmann dans le film du même nom), c’est parce qu’elle correspondait à un désir inconscient. Le déni, la peur sont des mécanismes qui favorisent ce refus de réagir devant la mort de son prochain.

C’est à ce moment que la culture humaine a vacillé. Alors que, de tout temps, l’abandon de cadavre et l’absence de rituel constituaient la pire des offenses (Jean Delumeau relève que, seules, les grandes pestes entraî­naient cette absence de sépulture), les camps de la mort inaugurent le « rien » après la destruction. Si aucune trace ne marque la mort de l’homme, alors celle-ci se perd dans le vide. Les nazis savaient fort bien qu’ils tra­çaient la voie de tous les révisionnistes. Si les lieux de mort sont des abattoirs et si les cadavres s’envolent en fumée, pourquoi accorder le souvenir à ceux dont la vie ne vaut pas plus que celle des poulets d’une cinquan­taine de jours destinés aux assiettes de milliers de consommateurs blasés ? Ce déni de l’âme humaine, cette dégradation de l’individu au statut de chose a un tel effet sur l’inconscient collectif qu’il faudra une cinquan­taine d’années pour à nouveau l’aborder en profondeur.

La transgression des rites de mort à grande échelle (massacres des guerres mondiales et génocides) figure parmi les origines de la diminution de l’investissement des rites funéraires dans les années qui vont suivre et jusqu’à sa reprise dans le mouvement des soins palliatifs. A cette dimension historique et philosophique, il faut, bien sûr, ajouter l’urbanisation accélérée qui a suivi les guerres et Péloignement concret des maladies, du vieillis­sement et de la mort grâce à une médecine démocratisée. Enfin, l’accroissement de la productivité limite le temps auparavant consacré aux tâches morales, sociales et spi­rituelles (Thomas, 1978). La généralisation du travail des femmes a diminué les « agents naturels » qui effec­tuaient toutes ces tâches. Plus de veilleuses ni de pleu­reuses, moins de monde aux cérémonies, peu d’entretien des tombes dans les cimetières… L’ensemble de ces cau­ses constitue une étape encore jamais vue sur Terre, celle du désenchantement du monde.

La mort nietzschéenne de Dieu correspond au fan­tasme de la mort de l’espèce humaine. Et ce fantasme devient réalité potentielle avec l’ère atomique. Épée de Damoclès utilisée aux moments les plus intenses de la guerre froide, cet anéantissement du monde est mis à distance comme tous les tabous. Moins on en parle, moins il a de chance de se produire. Ce phénomène est bien connu avec des mots comme « cancer » (que l’on prononce à voix basse) ou « mort » (que l’on euphémisme : il est « parti »). Le vocabulaire de la mort s’est modifié, il est devenu plus froid (impossible d’en rire, ce qui contraste avec le vocabulaire de jadis, humoristique et métaphorique), l’approche de la mort est elle-même plus médicale.

Sur ce plan, l’évolution démographique joue un rôle considérable. La mort se produit essentiellement en structure hospitalière dans les pays occidentaux. Elle touche des personnes majoritairement âgées qui séjournent déjà dans des institutions médicalisées. Les jeunes sont a fortiori hospitalisés quand ils meurent. Ce qui signe bien la tendance générale à la médicalisation, car même si un jeune peut mourir chez lui, il est souvent sur un lit d’hôpital quand cela se produit.

La peur de la mort est aussi à l’origine de ces déplace­ments parfois effectués in extremis vers la collectivité médicale. Cependant, l’angoisse de souffrir, relayée par la sophistication des médications antalgiques favorise les réactions de panique. Mourir de vieillesse est donc de plus en plus incongru. La recherche systématique des causes de la mort et la tendance à la rationalisation ren­dent impossible la mort naturelle. Une mort par usure semble infondée à beaucoup. Nous retrouvons les ten­dances « primitives » ou infantiles qui font penser que la mort est toujours exogène, due à quelque chose ou à quelqu’un (mauvais sort, envoûtement, meurtre ou bien, comme pour les petits enfants, « on ne meurt pas, on est tué »).

L’exacerbation médicale a cependant trouvé un frein dans la lutte contre l’acharnement thérapeutique.

L’exemple ultime donné par l’agonie du général Franco a montré les perversions d’un système où la survie artifi­cielle sert le Pouvoir. L’idée de mieux maîtriser sa fin de vie a alors émergé et donné lieu à deux tendances. L’une, extrême, clamée par les partisans du droit à mou­rir dans la dignité, souhaiterait légiférer sur l’euthanasie et les limites de la survie médicalisée. L’autre, beaucoup plus humaine et respectueuse de la mort naturelle, sou­tient les soins palliatifs qui consistent à assurer confort moral, spirituel et physique à l’agonisant, tandis que ses proches sont également accompagnés. C’est ici que le deuil reprend ses lettres de noblesse.

La psychiatrie, mais surtout la psychanalyse, ont peut-être marginalisé le deuil en le considérant sous ses dehors pathologiques ou en le prenant pour modèle (S. Freud pour le différencier de la mélancolie ou M. Klein pour l’inscrire dans le développement psy­chique du petit enfant). Puis, les paléontologues et les anthropologues y voient la source de rites fondateurs de toute civilisation (de Van Gennep, en passant par Fra­ser, Lévi-Strauss, Thomas, des Aulniers, etc.).

Enfin, les historiens (J. Chiffoleau, J. Le Goff, M. Vovelle, J.-P. Deregnaucourt) décriptent les rites et les interprètent en fonction de leur propre filtre (on lira avec intérêt certains postulats critiques de l’œuvre de P. Ariès dans le très complet ouvrage de Danièle Alexandre-Bidon, 1998). Les sociologues apportent leur part en analysant la signification d’un tel renouveau de la mort (J.-H. Déchaux, P. Baudry, J.-D. Urbain). Mais si tous se limitent à un travail théorique étayé par la cli­nique et le terrain, les praticiens de la mort et du deuil figurent essentiellement parmi certaines catégories pro­fessionnelles médicales et paramédicales, psychologiques et psychanalytiques.

Ce mouvement, qui tendait naturellement vers une professionnalisation, est peut-être en train de s’inverser. A l’instar des pays anglo-saxons, la France, si riche en associations, constate leur développement dans le but de soutenir les endeuillés. Ainsi l’aide communautaire « naturelle » s’est-elle métamorphosée en soutien effec­tué par des bénévoles dans des associations issues des soins palliatifs. De nos jours, une véritable solidarité, implicite autrefois, s’organise, soit par téléphone, soit directement pour aider les endeuillés.

Les acteurs de la mort et du deuil étaient nombreux au Moyen Age. Ils avaient pignon sur rue et bénéfi­ciaient de nombreuses formes de reconnaissance. Méde­cins, clercs, crieurs (qui annonçaient la mort en ville ou dans les villages), embaumeurs, dépeceurs (on voyageait beaucoup à l’époque et il fallait souvent transporter les restes vers le tombeau familial), veilleuses, acteurs (jouant le rôle du mort pendant ses funérailles), coutu­rières de linceuls… Tous participaient en offrant leurs compétences, jusqu’aux mendiants sollicités par le futur défunt comme témoins de sa générosité. Le dépouille­ment, contrairement à nos funérailles urbaines, ne s’appliquait pas qu’aux plus pauvres ; la simplicité, déjà revendiquée par humilité au Moyen Age, est une demande bien plus fréquente aujourd’hui. Mais la limi­tation de mouvement social ou de « bruit » social autour des funérailles a pour nous un autre sens. Loin de vouloir plaire à Jésus-Christ par assimilation à son vœu de pauvreté, il s’agit bien plus de ne pas troubler l’ordre du groupe basé sur l’expression de la jouissance. La tristesse, la difficulté à reprendre ses activités sont autant de signes qui nécessitent une visite chez le méde­cin. La mort est donc encadrée par l’hôpital, le deuil est, lui aussi, réduit derrière une façade de non- expressivité.

Le défaut d’expression sociale qui faisait presque du deuil une « pornographie » moderne (selon G. Gorer) pathologise ou médicalise le deuil. Au point que les pro­fessionnels s’interrogent : les entreprises de pompes funè­bres proposent des textes, des accompagnements musi­caux pour favoriser l’émotion. Les associations de soutien aux endeuillés, les soignants mettent en place des réunions pour évoquer le défunt et sa fin de vie. Ce qui jadis se transmettait au sein même de la famille et de ses traditions est dorénavant conseillé par des professionnels qui cloisonnent à nouveau la mort plutôt que de lui rendre son statut familier. Elle n’est pourtant pas prête de disparaître et si la longévité augmente, le nombre de décès vécus et regrettés ne fait que se multiplier. Comment faire face dès lors à tous ces deuils…

Des associations, des institutions sont prêtes à agir à deux niveaux. D’une part, lorsque la mort se produit, l’endeuillé peut bénéficier du soutien des soignants ou de groupes spécialisés. L’accompagnement du mourant et de l’endeuillé permet un travail sur la mort de l’autre et sur sa propre mort. Mais souvent les endeuillés regret­tent de s’y prendre aussi tard.

L’action peut avoir lieu en amont. Il existait jadis un « savoir » sur la mort. Ce savoir, issu des religions, était en réalité une profession de foi. Il employait la peur, la résignation et aussi l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà. Aujourd’hui, ces présomptions ont vacillé grâce aux connaissances scientifiques. Si le savoir sur la « création » du monde ( « Big Bang » ) remet en cause le rôle d’un esprit supérieur dans son origine, le savoir his­torique sur les pouvoirs mortifères de l’espèce humaine (comme à Auschwitz) a également démobilisé toute une catégorie de population. Une réflexion plus scientifique sur la mort connaît un succès croissant.

Les travaux de Darwin forment la seconde révolution du savoir humain (après Galilée et avant S. Freud). Celle- ci rend compte de la nécessité de la mort pour une meilleure adaptation des espèces. « L’Homme conscient de la nécessité de sa propre fin », reste cependant un concept dangereux. Il désacralise l’humain et favorise le suicide altruiste (« folies meurtrières » modernes). Plus que d’empêcher cet accès à la connaissance, il reste plus intéressant de la propager dans des conditions privilégiées.

Ainsi, des responsables d’enseignement suggèrent ¡d’organiser, avec un matériel pédagogique adéquat, une réflexion sur la mort, dès l’école maternelle. En effet, le concept de mort, s’il n’est pas encore bien compris à J’âge de 4 ans, est pourtant fortement employé ( « Pan, t’es mort ! » ). Cependant, les enfants sont soumis à des images de mort à la télévision ou dans les journaux bien avant ce moment. Une discussion en classe, étayée par­fois par les expériences de certains enfants qui auraient perdu un de leurs grands-parents, pourrait donner lieu à un embryon de réflexion.

On peut parler de la mort à l’école ou en famille bien avant le premier cours de philo. D’autres passages de la vie seront alors abordés plus facilement, puberté, sexua­lité, entrée dans la vie professionnelle, etc. La mort est loin d’être un savoir, et ce d’autant que, après elle, nous ignorons tous ce qui advient. Se heurter sans cesse à cette barrière comme une luciole à la flamme est sans intérêt ; en revanche, l’utiliser comme limite est une bonne chose pour enrichir sa vie.

La prise de conscience de la mort et du temps relève, contrairement à ce que la majorité projette, de la pulsion de vie et d’une forme de sagesse humaine. Face au déni de nos sociétés occidentales modernes (rester jeune et beau, puis mourir brutalement, sans usure), l’opposition d’une attitude raisonnée d’acceptation de la fin de l’individu dans les conditions les meilleurs possibles semble plus juste. Elle ne peut cependant avoir lieu qu’en transcendant la fragilité de la vie. Seul le rite et donc l’empreinte de ce qui a existé peuvent fixer cette précarité. Le maintien de célébrations (adaptées et comprises), le témoignage du groupe et enfin l’œuvre d’art qui traverse les générations et symbolise la survie de la mémoire sont les bases de ce principe.

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