OCTAVE MANNONI : UNE THEORIE CACHEE DE LA HONTE CHEZ FREUD

> > OCTAVE MANNONI : UNE THEORIE CACHEE DE LA HONTE CHEZ FREUD ; écrit le: 16 janvier 2013 par rima modifié le 13 février 2015

Tout en regrettant le peu de place fait à la honte dans la théorie psychanalytique, Octave Mannoni porte pourtant au crédit de l’inventeur de la psychanalyse de nous avoir proposé, parallèlement à la honte liée à l’action des forces refoulantes, une autre théorie de la : une théorie en quelque sorte cryptée puisque le mot honte n’y est jamais prononcé, mais seulement le mot « ridicule » … Cette théorie se trouverait dans Psychologie collective et analyse du moi. Freud y commente un exemple tiré d’une pièce de Schiller afin de clarifier les effets différents d’une identification au niveau du moi et d’une identification au niveau de l’idéal. Qu’un sous-officier prenne son général pour idéal du moi fait en effet de lui le plus dévoué des hommes. Qu’il prenne ce même général pour surmoi le protège contre tout risque de culpabilité lié à des actes accomplis à la demande de celui-ci (ce genre d’identification est assez fréquent dans l’histoire sans qu’il soit nécessaire d’y insister : obéir au chef mis en place de surmoi permet de mettre entre parenthèses toute considération morale). Mais qu’un sous-officier mette son général en place de son propre moi (ou si on préfère, qu’il identifie son moi à ce général) le met dans une situation inévitable de ridicule ! L’identification au niveau du moi relève en effet d’une tentative de se faire reconnaître pour ce qu’on n’est pas. Le sous-officier encourt alors, dans le meilleur des cas les moqueries de ses camarades (« mais pour qui se prend-t- il, celui-ci qui joue au général ? »), et dans le pire, leur rejet (« c’est insupportable qu’il singe ainsi notre général ! »).
Nous voyons donc aussitôt que, dans cet exemple, la capacité du sous-officier à pouvoir prendre en compte le caractère bien fondé des moqueries de ses camarades joue un rôle essentiel. Un sergent qui se prendrait « vraiment » pour un général, c’est-à-dire qui aurait totalement identifié son moi à celui-ci, serait comme un fou se prenant pour Napoléon. Il n’éprouverait nulle honte et opposerait à tous un profond mépris. La possibilité d’un réaménagement pulsionnel qui tienne compte de l’environnement est un facteur essentiel d’adaptation, et la honte est, avec l’angoisse, un indicateur essentiel de sa nécessité. Si la honte envahit le sergent, c’est parce qu’il se range finalement aux jugements d’autrui sur lui.
Ainsi la honte n’est-elle pas seulement à comprendre en terme de sidération et de paralysie, mais comme un moment de confusion qui porte en lui-même la nécessité de réaménagements, tant internes qu’externes. La honte est alors en quelque sorte un signal que le moi se donne de sa propre identité, à la fois en continuité et en rupture avec les autres, un peu au sens, me semble-t-il, où en parlent Kinston (1987) et Nathanson (1987).
Mais cet exemple nous emmène encore sur une autre voie. En effet, Octave Mannoni ne paraît pas lui-même tirer toutes
les conséquences de son approche du texte de Schiller relu par Freud. L’exemple personnel qu’il donne pour étayer sa démonstration et confirmer l’analyse de Freud me semble nous emmener sur une autre voie. Cet exemple concerne une de ses patientes. Elle lui raconte comment, enfant, elle jouait un jour dans la cour de l’école à « faire la dame ». L’arrivée de sa mère à l’improviste la plongea dans la plus grande confusion. Elle fut prise d’une honte à vouloir « rentrer sous terre ». Dans cet exemple, la patiente est déboutée de sa prétention à occuper la place de l’idéal par la personne qui l’incarne à ce moment-là, c’est-à-dire par sa mère elle-même. Mais justement, l’exemple donné par Freud dans sa Psychologie collective était bien différent. Ce n’était pas l’arrivée inopinée du général en chef lui même, Walleinstein, qui provoquait la déconfiture du sergent, mais les réactions de ses compagnons d’arme. C’est-à-dire que dans cet exemple, la honte n’intervient ni par rapport à la satisfaction des pulsions sexuelles, ni par rapport à une instance idéalisée (éventuellement présente sous la formes de son mandataire temporaire, père, mère, instituteur ou supérieur hiérarchique) mais par rapport à des pairs, dans une relation en quelque sorte « horizontale » pour l’opposer à la « verticalité » des instances idéales. En effet, parallèlement aux investissements du sujet sur ses instances intériorisées garantes de son narcissisme, les attentes narcissiques de ses proches peuvent être génératrices de honte.
Pourtant Mannoni, par cet exemple, pourrait bien nous introduire au dénominateur commun de diverses formes de honte. Celui-ci consisterait dans une rupture d’investissements. Il pourrait s’agir soit d’un investissement du sujet sur une figure intériorisée (c’est alors le sujet lui-même qui est délogé de la place qu’il croyait occuper et ce sont des investissements sur lui-même qui sont rompus) ; soit d’un investissement du sujet sur un objet avec lequel il entretient une relation privilégiée (ce sont alors les investissements sur cet objet qui sont rompus) ; soit enfin d’un investissement du groupe sur le sujet lui-même (le fait que le groupe retire ses investissements du sujet bouleverse en retour les siens propres). Cette rupture d’investissement provoquerait, en plus de la honte, la libération d’énergies psychiques rendues brutalement disponibles, et celles-ci trouveraient un exutoire dans des manifestations végétatives ou motrices incontrôlées telles que tremblements, sueurs, et contractions musculaires sporadiques éventuellement organisées en grimaces.

Vidéo: OCTAVE MANNONI : UNE THEORIE CACHEE DE LA HONTE CHEZ FREUD

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