L’accompagnement des personnes en deuil

> > L’accompagnement des personnes en deuil ; écrit le: 23 février 2012 par abir

La baisse de religiosité touche en masse l’Occident depuis le xxe siècle ; cependant, les rites funéraires res­tent le dernier bastion des pratiques liturgiques, suivi par les baptêmes. La fréquentation régulière des églises est rare ; elle est le fait des femmes âgées essentiellement. En revanche, lors des cérémonies, les familles entières se rendent dans les églises. Pour les religions protestante, juive et islamique, on observe aussi une baisse de fré­quentation, mais très différente en fonction des cultures d’origine des observants. La tendance est tout de même globalement déclive et renvoie sans cesse les endeuillés à leur solitude.

Le monde anglo-saxon a toujours prôné le volontariat sous une forme moins embourgeoisée que celle de nps dames d’œuvre catholiques. Les groupes ont très vite fonctionné, dès la fin de la seconde guerre mondiale, aux États-Unis et au Royaume-Uni. En France, les services sociaux vont se centrer, dès 1945, avec la Fédération des associations de veuves civiles chefs de famille, sur les dif­ficultés économiques des veuves et des orphelins. On est passé du soutien psychologique au soutien social et ce cli­vage reste encore très marqué en France. Une célèbre ins­titution de soins palliatifs comme Saint Christopher’s Hospice, une énorme association comme Cruse ou une association d’aide thérapeutique aux enfants endeuillés comme Winston’s Wish l’ont également bien compris au Royaume-Uni. Elles séparent clairement les groupes de paroles où l’on échange essentiellement sur la solitude, les difficultés matérielles mais aussi psychologiques du veu­vage. Cruse a démultiplié les groupes en fonction des spé­cificités de la vie commune de chacun. Ainsi, une veuve juive orthodoxe n’a pas les mêmes besoins qu’un homo­sexuel qui vivait depuis vingt ans avec son compagnon. Les Anglo-Saxons sont passés maintenant à une phase d’évaluation. Mise en place dans tout le Commonwealth, passée des États-Unis au Canada, puis du Québec à la France, l’idée d’aider efficacement les endeuillés est main­tenant bien établie, à condition que cela marche ! « Does it work?», demande Colin Murray Parkes en 1980… Il désigne à l’époque le « conseil en deuil » (bereavement councelling) qui est une forme intermédiaire entre le dia­gnostic et une proposition systématique de soutien plus ciblée. Plusieurs études répondent à son interrogation. Toutes montrent que les endeuillés suivis en groupe vont mieux que ceux qui restent livrés à eux-mêmes. L’amélioration porte sur la consommation de psychotro­pes (anxiolytiques et antidépresseurs), les comportements addictifs et la dépression.

Les groupes spécifiques

Progressivement toute une série de groupes se forme. Les groupes de conjoints endeuillés sont les premiers et les plus nombreux. Puis ce sont les groupes de parents qui ont perdu un enfant. Une distinction doit être opérée entre les enfants décédés après 2 ans et les enfants décédés autour de la naissance. Des groupes plus récents concernent les enfants morts in utero, et les morts périnatales. Les couples qui ont vécu un avorte­ment, même très précoce, se regroupent aussi dans les grandes villes.

L’association des grands-parents européens propose des groupes autour des deuils de cette génération.

Enfin, les groupes d’enfants endeuillés sont nombreux et s’adaptent aux différentes classes d’âge qui sont regroupées autour d’activités distinctes.

Les groupes d’adolescents ont lieu au collège, car ce lieu de vie est souvent à l’origine de demandes précises. Soit classiquement plusieurs adolescents ont perdu un parent, soit un décès a eu lieu au collège. Ce peut être un professeur, un administratif ou un élève. Dans ce cas, le groupe concerne autant les enseignants que les élèves. Les retentissements de ces groupes, qui peuvent d’ailleurs être très émotionnels, touchent différents niveaux. Les connaissances psychosociologiques man­quent aux collégiens qui sont confrontés à des apprentis­sages très fondamentalistes. Leur faible mise en pratique des enseignements montre qu’ils sont démunis face à une situation grave mais concrète. La mort d’un élève « remet les pendules à l’heure »… Les notions de morale, les connaissances religieuses, les cours de biologie trou­vent à ces instants des applications étonnantes pour eux. Souvent, le groupe aborde des phénomènes de son temps : consommation de tabac et d’autres drogues, troubles alimentaires, sexualité, projets professionnels. L’énergie adolescente se traduit, dans le deuil, par une révolte contre le statut si précaire de l’être humain. Le besoin d’identification est grand alors. Les professeurs et le thérapeute doivent rester vigilants devant cette demande d’aide qui mérite une analyse afin de se trans­former en lutte contre la dépression morbide.

Des groupes spécifiques de soignants se sont aussi créés autour de l’accumulation des deuils en institution. Nous avons vu plus haut ce qu’il en était pour les services à taux de mortalité élevée. D’autres services, qui connais­sent épisodiquement une augmentation de décès, sollici­tent également des animateurs de groupe spécialisés dans l’approche du deuil. Les progrès en néonatologie sont immenses, mais qu’en est-il pour ces infirmières, ces pué­ricultrices qui perdent ces minuscules nourrissons pour lesquels l’impossible a été tenté ? Les équipes confrontées à l’augmentation des décès liés au sida ont aussi fait appel à des spécialistes pour surmonter la dépression qui les envahissait au plus fort de l’endémie. De même, les chirurgiens, les anesthésistes ont perçu l’intérêt de parler clairement du deuil avec des familles venant de perdre un proche susceptible de donner ses organes à un malade en attente de transplantation.

Les soignants qui revoient les familles de malades après leur décès souhaitent aussi une régulation de leur propre groupe. Leur « protocole » d’intervention est souvent bien construit. Dans le mois qui suit le décès d’un patient, une lettre est envoyée pour rappeler l’intérêt de toute l’équipe pour le patient et sa famille, et la possibilité de revenir parler avec elle. En moyenne 30 % des familles reviennent dans l’institution afin d’évoquer leur défunt, mais aussi de poser des ques­tions sur la nature de la maladie et l’échec des traite­ments. Un entretien a lieu, mais parfois deux ou trois ou plus sont nécessaires pour permettre à tous d’évoquer leur travail de deuil. La famille a été déstruc­turée par le décès, sa reconstruction passe par la mise à jour de tous les conflits révélés par la perte. Les unités de soins palliatifs anglaises disposent toutes de ce type d’organisations. Les françaises sont en voie de s’en doter également.

Enfin, les professionnels confrontés à la mort bru­tale : pompiers, sauveteurs, membres du Samu, militaires chargés de ramasser les cadavres, ont souvent, au sein même de leur propre corps, un spécialiste du debriefing qui n’ignore pas l’impact de la confrontation à tous ces morts anonymes et pourtant si proches, retrouvés, sur­pris par la mort dans leur environnement familier ou lors de leur mission. Des psychiatres ou des psycholo­gues militaires se chargent en général de favoriser l’expression des émotions ressenties et de dépister les conséquences à court et long termes d’éventuels trauma­tismes. La notion de régulation d’équipe, de travail interdisciplinaire, de supervision gagne de plus en plus les professionnels, tandis que les profanes s’unissent pour se soutenir contre la solitude et la tentation de la dépression chronique…

L’accompagnement des endeuillés est aussi individuel

Les associations offrent aujourd’hui non seulement ces groupes d’endeuillés, mais aussi ces entretiens indivi­duels si recherchés. Ils ont le plus souvent lieu par télé­phone, ce qui n’empêche pas d’obtenir des rendez-vous réguliers et un véritable suivi. Cependant, l’instauration d’un soutien thérapeutique est plus difficile et les profes­sionnels qui le proposent bénévolement souhaitent aussi instaurer une participation chez les endeuillés. Ceux qui désirent un suivi thérapeutique sont alors adressés chez des psychologues, des psychanalystes, des psychiatres ou des médecins extérieurs ; ceux qui sont démunis peuvent bénéficier d’un soutien très peu onéreux au sein de l’association.

Les méthodes

Les méthodes employées pour l’animation d’un groupe d’endeuillés sont nombreuses. Les plus courantes s’inspirent directement de la psychanalyse (psychodyna­mique de groupe), les autres des thérapies familiales. Les « conseillers en deuil » se tournent plus vers des métho­des gestaltistes (accepter la nouvelle « forme » du champ affectif et social sans le partenaire) et parfois même comportementalistes (traiter le symptôme plus que la personne). Ces méthodes sont toutes fructueuses, mais nécessitent absolument un thérapeute aguerri. En effet, les patients de ce type de groupe de partage, ou théra­peutique sont extrêmement fragilisés par leur perte. Les risques de suicide ne sont pas négligeables, de même que les passages à l’acte ou les comportements nocifs. La supervision des thérapeutes est donc indispensable, tan­dis que les recherches, les publications permettent une prise de distance et une intellectualisation des pratiques nouvellement initiées.

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