HONTE ET NARCISSISME En France : analité et moi idéal

> > HONTE ET NARCISSISME En France : analité et moi idéal ; écrit le: 12 janvier 2013 par rima modifié le 13 février 2015

Grunberger (1979) a discuté la relation d’objet anal en terme d’humiliation, de honte, et de contrôle de l’autre. La honte serait liée à l’échec de la confirmation narcissique. Elle serait pour lui « le contraire du bonheur élationnel que l’enfant connaît quand l’amour du parent valorise pleinement sa gratification pulsionnelle ». Elle serait une espèce de « culpabilité primitive » qui s’impose au sujet lorsque ses pulsions se révèlent impropres à être idéalisées malgré l’effort qu’il fait pour les faire paraître nobles à autrui.
Chasseguet Smirgel (1975) envisage le rapport de la honte avec l’idéalisation, l’analité et le double homosexué. Pour elle, la honte survient quand l’exhibition face au double investi d’une homosexualité sublimée échoue dans l’obtention d’une confirmation narcissique. Il en résulte alors une immédiate resexualisation de l’homosexualité qui se traduit par l’angoisse d’une pénétration anale passive. L’exhibition à visée narcissique phallique ratée est retournée en exhibition anale passive avec honte et dégoût de soi ; la dimension exhibitionniste voyeuriste est rapportée à l’érection phallique de l’idéal ; tandis que le caractère soudain et radical du processus de honte est rapporté au fonctionnement psychique primitif en termes de « tout ou rien ».
Guillaumin (1973) a complété cette approche par l’étude du renversement dans le contraire du fantasme, qui serait pour lui un moment essentiel à la compréhension de la honte. Pour lui, le retournement brutal (d’un exhibitionnisme phallique qui recouvrait en fait un sadomasochisme) a pour conséquences que le moi qui pouvait se vivre auparavant tout entier actif tend à devenir d’un coup tout entier passif. Ce moment s’accompagne d’une déliaison de la charge affective, la nouvelle liaison étant assez importante pour esquisser l’investissement de nouvelles représentations, mais pas suffisamment pour drainer toute l’énergie flottante. C’est cet excès qui alimente le sentiment d’effondrement narcissique, toujours en relation avec un idéal du moi manquant d’élaboration et de structuration. Quant aux manifestations somatiques dans la honte, elles seraient le signe que son expression mobilise des fonctionnements physiologiques archaïques. Ces manifestations  comme le rougissement, une accélération cardiaque, des tremblements témoignent de l’impossibilité du sujet honteux de donner une traduction mentale et ses éprouvés qui font l’objet d’une décharge somatique directe. Enfin, après avoir comparé honte et dépression, Guillaumin postule que la honte jouerait également un rôle chez le sujet normal, mais sous la forme d’une réaction brève, discrète, et localisée à une partie du moi témoignant du rapport du moi et du moi idéal. Elle protégerait alors le sujet à la fois contre ses fantasmes de toute puissance et contre la dépression. Elle s’enracinerait dans un désespoir à surmonter.
Pour André Green (1983), la honte renvoie aux phases prégénitales et préœdipiennes du développement mental, ce qui explique non seulement sa prévalence narcissique, mais aussi son caractère « intransigeant, cruel, sans réparation possible ». Green suppose, pour en rendre compte, l’existence d’un « narcissisme moral » à côté du « narcissisme corporel » (qui concerne le sentiment du corps et ses représentations) et du « narcissisme intellectuel » (caractérisé par une confiance abusive dans la maîtrise par l’intellect qui serait une forme secondarisée de la toute-puissance de la pensée). Ce narcissisme moral serait lié à la mégalomanie infantile. « Le narcissique moral n’a pas commis d’autre faute que d’être resté fixé à sa mégalomanie infantile et est toujours en dette envers son Idéal du Moi. La conséquence en est qu’il ne se sent pas coupable, mais qu ’il a honte de n ’être que ce qu ’il est ou de prétendre à être plus qu ‘il n ’est » (op. cit., souligné par l’auteur). Ainsi, le narcissisme moral n’est pas un effet du conflit œdipien, mais plutôt son déni. Green note que « seule une désintrication du narcissisme avec le lien objectai permet de doter la honte d’une telle importance ». Enfin, chez le « narcissique moral », le travail intellectuel peut également être perçu comme honteux s’il est lié inconsciemment à l’activité sexuelle ou masturbatoire. De même le corps, lieu imposé de nos limites et de notre impuissance à défier les lois de l’espace et du temps, peut être vécu avec honte et non pas comme une source de plaisirs et d’échanges.

Autres pistes:

Les études des perversions, comme le voyeurisme, l’exhibitionnisme ou le masochisme, contribuent à l’enrichissement de la compréhension du narcissisme, mais apportent peu à la compréhension de la honte. En effet, celle-ci est en règle générale absente des perversions. Par contre le rapport privilégié que le moi idéal entretient avec le fonctionnement psychique archaïque rend compte de l’importance des phénomènes projectifs dans la honte. Le sujet qui ne peut satisfaire aux exigences de son idéal se sent non seulement nul et honteux ; il projette également cette instance idéale de telle façon qu’il se sent honteux vis-à-vis de personnages idéalisés de manière persécutoire, et éventuellement se sent soumis à la surveillance d’une instance imagoïque constituée en divinité terrifiante. Le poème de Victor Hugo dans lequel Caïn ne peut échapper, même dans la tombe, au regard accablant de Dieu, illustre bien la différence entre une culpabilité qu’on peut cacher et une honte dans laquelle le sujet se sent transpercé par le regard d’un Autre tout puissant.
Mais surtout, il me semble que le survol de ces approches psychanalytiques de la honte serait incomplet sans citer deux auteurs qui, bien que n’ayant pas parlé explicitement de la honte, nous permettent de mieux la comprendre : Lacan, qui a contribué, dans son séminaire de 1964, à éclairer la dualité du narcissisme chez Freud ; et Winnicott, avec ses considérations sur le rôle joué par les expériences précoces dans la constitution du narcissisme.
La distinction faite par Freud entre un narcissisme primaire (où le Moi seul est pris comme objet d’amour) et un narcissisme secondaire (contemporain de la formation du moi par identification à autrui) permet d’introduire la possibilité de contradictions à l’intérieur même des investissements narcissiques. À la suite de Freud, Jacques Lacan (1975) a parlé de la « dualité » du narcissisme, en distinguant un « narcissisme du sujet » et un narcissisme lié à « l’identification narcissique à l’autre, qui, dans le cas normal, permet à l’homme de situer avec précision son rapport imaginaire et libidinal au monde en général ». Que l’autre me dénie le droit d’exister, et la contradiction est portée au cœur même du narcissisme. La honte pourrait alors résulter de la perception de cette fissure. Celui que le jugement d’autrui sur lui-même menace d’une fissure de son narcissisme serait attiré par le repli sur soi-même  se cacher, se faire oublier  comme tentative de sauver son unité narcissique fondamentale. De même, des contradictions peuvent apparaître entre différents aspects du narcissisme secondaire. Qu’un objet d’amour ne me voie pas tel qu’un autre objet d’amour m’avait appris à m’aimer, et je me verrai « dédoublé ». La honte, comme effet d’une confrontation au double et au risque de fissure psychique, peut en résulter. Cette fissure peut également apparaître dans l’appréciation dédoublée que le sujet porte sur l’image de soi qu’il offre à autrui, alors que l’image qu’il en a lui-même est toute autre : la dégradation physique provoquée par la maladie peut entraîner une telle division dans laquelle le corps devient un obstacle, même un ennemi.
Winnicott, en insistant sur le rôle joué par la mère réelle dans les premiers soins, a montré comment le narcissisme de base se constitue à travers les premières interactions mère-enfant. L’organisation narcissique est liée dans sa structure à la consistance des liens que le sujet a établis en lui-même avec ses objets primordiaux. Et en étant liée au narcissisme dans ces différents états, la honte l’est aussi aux investissements narcis-siques premiers dont l’enfant a été l’objet de la part de son environnement primaire. Ces investissements peuvent avoir été défaillants ou inadaptés. Ainsi une attitude maternelle intrusive, en entravant le développement chez l’enfant d’une identité distincte, peut favoriser la mise en place de réponses de honte aux difficultés de l’environnement. Il s’agit par exemple de mères qui assortissent leur dressage éducatif de menaces telles que « tu ne peux rien me cacher », « je te vois même quand j’ai le dos tourné », « mon petit doigt me l’a dit », etc. L’effet de telles attitudes est évidemment d’autant plus grave que le père est plus effacé ou absent. De tels enfants, narcissiquement fragilisés, pourront avoir alors tendance à réagir par de la honte, avec une propension persécutive, là où d’autres réagissent avec culpabilité.
Par ailleurs, en créant le concept de « mère environnante » distinct de celui de « mère objectale », Winnicott a pointé le rôle des liens que le nouveau-né établit avec son environnement précoce général (constitué de personnes, mais aussi d’animaux, d’objets et de sons, d’odeurs, de couleurs…) dans la genèse de son narcissisme. Celui-ci inclut l’environnement au sens large, olfactif, thermique, auditif, géographique… ainsi que la familiarité linguistique et culturelle. L’importance de ce lien ne disparaît pas au cours de la vie. Il reste partie constituante de l’intégrité du sujet. C’est pourquoi, que ce lien soit perdu ou brisé, et c’est l’identité même  à travers la solidité du narcissisme de base qui peut s’en trouver menacée. De telles « coupures » peuvent intervenir comme facteurs de prédisposition à la honte, soit parce qu’elles sont survenues précocement, soit parce qu’elles sont contemporaines de l’expérience déclenchante de la honte.

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