Sentiments et moralité des foules : Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules

> > Sentiments et moralité des foules : Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules ; écrit le: 7 mars 2012 par chayma modifié le 4 mars 2018

La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuvent être parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeants pas, l’individu agit suivant les hasards de l’excitation. La foule, jouet de tous les stimulants extérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions reçues. L’individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l’homme en foule ; mais sa raison lui montrant les inconvénients d’y céder, il n’y cède pas. On peut physiologiquement définir ce phénomène en disant que l’individu isolé possède l’aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue.

Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant les excitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seront toujours tellement impérieuses que l’intérêt de la conservation lui-même s’effacera devant elles.

Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernières y obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instant de la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à l’héroïsme le plus absolu. La foule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. C’est de son sein qu’ont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutile de remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu d’années qu’un général, devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à se faire tuer pour sa cause.

Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous l’influence des excitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que l’ouragan soulève, disperse en tous sens, puis laisse retomber. L’étude de certaines foules révolutionnaires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments.

Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsqu’une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la vie quotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, les démocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avec frénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volonté durable que de pensée.

La foule n’est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle n’admet pas d’obstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et d’autant moins que le nombre lui donne le sentiment d’une puissance irrésistible. Pour l’individu en foule, la notion d’impossibilité disparaît. L’homme isolé sent bien qu’il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère à l’esprit. Faisant partie d’une foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère le nombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement. L’obstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si l’organisme humain permettait la perpétuité de la fureur, on pourrait dire que l’état normal de la foule contrariée est la fureur.

Dans l’irritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les caractères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nos sentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point. En 1870, la publication d’un simple télégramme relatant une insulte supposée suffît pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatement une guerre terrible. Quelques années plus tard, l’annonce télégraphique d’un insignifiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversement instantané du gouvernement. Au même moment, l’échec beaucoup plus grave d’une expédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre qu’une faible émotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais les plus féminines de toutes sont les foules latines. Qui s’appuie sur elles peut monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitude d’en être précipité un jour.

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