Les enfants et la mort

> > Les enfants et la mort ; écrit le: 23 février 2012 par abir

La mort est une réalité complexe dans ses multiples dimensions, dans les différentes expériences que chacun en a et dans les représentations que nous nous en fai­sons ; le mot même est polysémique. La mort est égale­ment difficile du fait qu’elle rencontre en nous de très vives résistances. Nombreuses sont déjà les réalités de la mort ; elles sont partout. La mort n’est pas que le moment de la fin d’une vie, c’est tout autant ce proces­sus de destruction qui est inhérent à toute vie. Le vieillis­sement est déjà le triomphe progressif de la mort. La maladie et l’infirmité sont aussi des avant-goûts de la mort.

L’enfant ?, la complexité de son monde intérieur est- elle moindre que celle de la mort ? Si la mort des enfants révolte, ce n’est pas une raison pour croire que les enfants ne s’intéressent pas à la mort, pour croire qu’ils ne pensent pas à la mort, qu’ils n’ont pas leurs idées en ce qui la concerne. Mais la difficulté vient de ce que ce ne sont pas du tout les nôtres !

Le monde intérieur de l’enfance, surtout de la petite enfance, est bien celui de la toute-puissance mégaloma- niaque. C’est l’étape précoce de la croissance que les spécialistes appellent « narcissisme primaire ». Dans son univers mental, l’enfant, le petit enfant se croit tout- puissant : il est le centre du monde, tout se rapporte à lui et il est responsable de tout ce qui arrive. Univers de la toute-puissance psychique, l’enfance est également le monde de l’ambivalence extrême. A l’opposé de l’idéalisation que nous, les adultes, avons tendance à en faire, l’enfant connaît des poussées d’agressivité et de haine extrêmement fortes. Leur intensité est proportion­nelle à celle de l’inconfort, encore plus de la souffrance, qu’il ressent de l’insatisfaction de ses besoins. Crois­sance… toute-puissance… forte ambivalence, le monde de l’enfance est encore celui où les conceptions de la réa­lité sont bien différentes des nôtres. Pour lui, le oui et le non peuvent coexister, un être peut être à la fois blanc et noir, il peut être vivant tout en étant mort et réciproque­ment. Ce désordre logique va bien de pair avec sa grande ambivalence.

Que pense l’enfant de la mort ?

Il semble bien que les enfants aient très tôt des idées sur la mort, dès qu’ils parlent à peu près couramment. Les conceptions infantiles de la mort dépendent de diffé­rents groupes de facteurs qui les font naître.

Ce que les petits enfants entendent de la mort autour d’eux. — Est-ce qu’on parle de la mort en famille avec les enfants ? Qu’est-ce qu’en disent les parents et au-delà de ce qu’ils disent : qu’est-ce qu’ils pensent eux au fond de la mort et qu’est-ce qu’ils n’en disent pas ? Sont-ils ouverts aux questions des enfants ? A cet âge où les enfants commencent à se faire des idées sur la mort, ils vont encore en entendre parler, ou peu parler, ou pas parler à l’école. Et les mêmes questions se posent au sujet des propos de la maîtresse ou du maître de mater­nelle, au sujet de ses conceptions personnelles profondes et sur ses positions pédagogiques. D’autres questions viennent encore s’y ajouter : si discours il y a à l’école est-il cohérent avec celui de la famille, quelles questions vont poser les autres enfants de la classe ? C’est aussi au contact de leurs camarades, de leurs compagnes et com­pagnons de jeux de leur âge et plus âgés que les enfants entendent parler de la mort.

A l’heure actuelle, c’est souvent par la télévision que nos enfants sont en contact avec la mort. Il y a déjà les jeux vidéo avec les consoles Nintendo et les autres. Là aussi, il s’agit souvent de tuer le plus possible, le plus vite possible, avec le plus de précision possible. Donner la mort devient un jeu d’adresse. Mais s’agit-il encore de la mort, cette destruction purement imagée sans consé­quences. Dans les programmes de télévision : informa­tions, séries, émissions, films, la mort est partout ; elle est toujours là. Elle est, avec la sexualité, un des ressorts médiatiques les plus puissants, et des plus utilisés. Mais c’est une mort en images, une mort sans réelle consis­tance, sans vraie réalité.

Ce que les enfants vivent de la mort. — C’est un fait général que le retentissement émotionnel de la mort est proportionnel à la distance par rapport à nous de la per­sonne qu’elle vient frapper. Sur ce point, les enfants sont bien logés à la même enseigne. Pour eux, on meurt quand on est vieux ; pourtant on peut être tué avant ! Pour eux, mourir et être tué ne sont pas nécessairement une seule et même chose ! Dans le temps d’une dizaine d’années, il y a toujours un parent, un ami, un proche, un voisin, une connaissance qui va mourir, sans compter les accidents auxquels on assiste, ceux qu’on croise, ceux dont on entend parler à plus ou moins grande distance, la mort des animaux domestiques et de compagnie. Un enfant qui n’a pas rencontré la mort est un enfant dont les parents ont vraisemblablement tout fait pour l’écarter de lui et le priver, croyant bien faire, de cette confrontation essentielle.

Ces expériences vécues par les enfants sont variées ; certaines sont plus habituelles, d’autres plus rares, voire exceptionnelles, heureusement. Le plus souvent, c’est par le décès d’un grand-parent, ou d’un arrière-grand-parent aujourd’hui, d’un voisin, la fin d’un animal familier que la mort les touche d’abord. Plus rarement, sans que cela soit exceptionnel, ce sera un accident ou une maladie mortelle survenus chez un enfant ou un jeune autour d’eux et qu’ils connaissent. Heureusement, ils ne se trou­vent pas seuls à affronter cette situation : ils sont avec leur famille, aussi réduite qu’elle puisse être parfois, et avec leur groupe de copains lorsque c’est l’un d’eux qui meurt.

Nous comprenons bien maintenant que pour savoir ce qu’un enfant, cet enfant, pense de la mort, il faut savoir ce qu’il en a vécu, quand, comment et avec qui il l’a vécu. Ces expériences de vie transforment les concep­tions de la mort des enfants. Ceux qui ont été frappés par un deuil précoce et qui ont pu le vivre, le. être accompagnés pour le faire, ont des idées beaucoup plus précises, claires et exactes ; ils sont en avance dans leur conceptualisation de la mort et cela ne veut pas dire qu’ils ne puissent pas être aussi en retard dans d’autres domaines.

Selon le degré de maturité des enfants. — La mort n’est pas toute seule, elle n’est pas isolée dans leur tête et dans leur cœur ; elle est liée, elle est reliée, elle a partie commune avec un bon nombre d’autres idées : la vie, la violence, l’agressivité, la haine, l’ambivalence, mais aussi avec l’absence, la séparation, le manque. Elle est rat­tachée au temps, à la durée, à l’âge, au corps, au vieillis­sement, à la santé, à la maladie et à bien d’autres choses encore ! Que d’idées à mettre en ordre dans leurs articu­lations réciproques pour que l’enfant s’y retrouve dans son monde intérieur !

Pendant les cinq premiers semestres de la vie, la mort n’est pas un mot qui retient tellement l’attention de l’enfant qui est surtout sensible aux séparations et absences. Ne connaissant pas encore le déroulement du temps, il n’a pas la notion de l’irréversible. Sa mère, nor­malement, finit toujours par revenir ! Comment l’enfant en vient-il à s’intéresser à la mort ? Il a déjà appris à maîtriser en partie l’absence en jouant à « coucou, me voilà », en se cachant, en faisant disparaître et réappa­raître ses jouets. Non seulement sa mère qui s’en va revient, mais lui aussi maintenant peut faire revenir des choses. Bientôt le petit garçon commence à jouer à la guerre, à tuer sous la poussée de ses désirs agressifs, la petite fille commence à s’intéresser aux étapes de la vie, la naissance, la fabrication des bébés, le mariage et la mort. C’est sur ces poussées instinctuelles que viennent se greffer et prendre sens les paroles entendues et les expériences vécues en famille et à l’école.

Les conceptions des enfants à l’égard de la mort dépendent à la fois de leur développement intellectuel et de leur maturation pulsionnelle, les deux étant étroite­ment intriqués. Jusqu’à un certain âge, il n’y a pas de mort naturelle pour l’enfant : on ne meurt pas (pas encore) on est tué ! La mort n’est pas irréversible et elle est contagieuse.

Ce que l’enfant apprend de la mort

Sylvia Anthony a publié en 1971 une étude effectuée sur ce sujet peu avant 1940 à partir d’un groupe de 128 enfants de différentes couches sociales et culturelles, de Londres pour la plupart.

Les réponses se classent en cinq groupes de com­plexité croissante :

A/Ignorance apparente de la signification du mot, du moins selon les critères des adultes ;

B / Intérêt pour le mot ou le fait associé à une concep­tion erronée ou trop limitée ;

C / Définition donnée par référence à des phénomènes associés secondaires ou par référence au seul genre humain ;

D /Référence correcte bien qu’encore limitée mais com­portant les points essentiels ;

E / Description et définition générale satisfaisantes sur le plan logique et biologique.

Elle conclut qu’aucun enfant de moins de 5 ans ne donne une réponse pouvant entrer dans le groupe C (elles sont tou­tes A ou B), qu’aucun enfant n’atteint la catégorie D avant 8 ans. Elle pense, à partir de ces résultats, qu’il existe une cor­rélation entre l’âge et l’évolution des concepts, plus en relation avec l’âge mental qu’avec l’âge chronologique. Au cours de cette évolution, une modification capitale se produit entre 7 et 8 ans au moment où tous les enfants donnent une réponse de catégorie C, ce qui est sans doute à mettre en relation avec les acquis de la scolarisation.

Le travail de Maria Nagy a été publié en 1959 à New York dans le livre classique de H. Feifel sur la significa­tion de la mort. Il a été aussi réalisé juste avant la der­nière guerre, mais à Budapest et dans les environs, avec 378 enfants des deux sexes en proportion à peu près équivalente. Ses résultats sont comparables à ceux de S. Anthony.

Autour des années soixante-dix, l’un d’entre nous (in M. Hanus et B. M. Sourkes, 1997) s’est efforcé, avec un groupe d’étudiantes de maîtrise de psychologie, de réévaluer cette question. A propos de l’acquisition du concept de mort, les conclusions ont été les suivantes :

A 6 ans, la distinction de la mort et du sommeil paraît acquise, la notion d’insensibilité après la mort en voie de l’être ; celles d’irréversibilité et d’universalité ne le sont pas du tout. Le devenir du mort est encore voué à l’imaginaire de l’enfant et l’angoisse a semblé pratique­ment absente à cet âge.

A 7 ans, la notion d’insensibilité après la mort est acquise, celle d’irréversibilité est en voie de l’être, mais son universalité est peu reconnue. L’angoisse émerge parfois de façon massive et l’enfant tente alors d’y faire face par des défenses où l’on voit resurgir ses fantasmes.

A 8 ans, qui a paru l’âge pivot dans la formation du concept de mort, l’irréversibilité de la mort est acquise, son devenir bien perçu. La notion d’universalité est en voie d’acquisition. L’angoisse reste présente mais, semble-t-il, davantage dominée par des défenses mieux organisées où les apports socioculturels commencent à jouer leur rôle.

Il semble bien au total que l’idée de mort, comme celle de vie, soit correctement acquise vers 9 ans. Deux paramètres sont très importants dans l’acquisition de ces notions : le vécu personnel de l’enfant et le discours de l’entourage avec tout ce qui peut s’y refléter.

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