Le mythe du psy au cinéma: désabusement et thérapie par la créativité

> > Le mythe du psy au cinéma: désabusement et thérapie par la créativité ; écrit le: 11 mars 2013 par rima modifié le 13 novembre 2014

L’image du psy s’est détériorée progressivement chez Woody Allen. Au début, il est au centre du film et semble aider les personnages à vivre. Dans Annie Hall (1977), Woody Allen et sa compagne en font grand cas, puisqu’ils sont tous les deux en thérapie, ce qui fait évoluer leur couple dans un climat doux-amer, nostalgique après la séparation, mais qui reste toujours positif et léger. Annie Hall porte un nom qui évoque celui d’Anna 0, une des célèbres patientes de Freud. À cette époque, Allen se prend un peu pour Freud.
Au fil des années, cette image se dégrade. Le psychanalyste est décrit comme un névrotique qui entretient la névrose des autres et celle de ses proches. Même sympathique, le psy reste sévèrement perturbé, aux frontières de la marginalité mentale et sociale, et il ne sert plus à rien. Dans Meurtres mystérieux à Manhattan (1992), Woody Allen répond, ainsi à Diane Keaton qui lui conseille de faire une thérapie : « Il n’y a aucun problème qui ne puisse être guéri par du Prozac et un maillet de polo. » La noirceur est encore plus grande dans Harry dans tous ses états (Deconstructing Harry, 1997).

Harry dans tous ses états:

La psychanalyse

Woody Allen transpose sa vie dans celle de Harry Block, écrivain célèbre qui est devenu incapable d’écrire, et dans celle de ses personnages. En particulier, il est clair qu’il fait allusion à ses démêlés avec son épouse et à sa liaison avec sa belle-fille. Il fait dire à Harry Block qu’il a suivi six psychanalystes différents et que rien n’a changé. Finalement, il épouse une psychanalyste avec qui il a une enfant, puis il se brouille avec elle, car il n’a rien trouvé de mieux que de draguer une de ses patientes. Sa femme interrompt à plusieurs reprises la séance avec un patient pour le mettre à la porte en hurlant sa colère. L’un comme l’autre consomment des tranquillisants et sont perturbés, colériques, anxieux et instables.

Une sexo-thérapie

Une prostituée noire aide alors Harry à résoudre ses problèmes sexuels, bien mieux que ses analystes, ses trois autres épouses et ses multiples maîtresses. Elle accepte même de l’accompagner à une cérémonie organisée en son honneur par son université. Là,Harry fait une crise d’angoisse où il se dépersonnalise : il se sent devenir flou et son image devient également floue sur l’écran. La prostituée le calme et l’aide à affronter la situation et tous deux vivent une suite d’épisodes burlesques où Harry montre son incapacité à gérer sa vie et ses émotions.

L’art comme thérapie

Le message du film est dans la scène finale qui est une rêverie. Tous les personnages que Harry a créés organisent une cérémonie pour le remercier de leur avoir donné la vie. C’est la seule scène sereine du film. Harry Block peut se remettre à écrire en se disant que s’il fonctionne mal dans la vie, il fonctionne bien comme artiste. La morale du film est : l’écriture, et les prostituées qui sont ! des artistes à leur manière, aident plus à vivre que les psys.

Le film psy français et la perte d’identité:

Le film psy est un genre qui présente une très proche parenté avec le film policier. Le thème commun au polar et au film psy est la recherche de la vérité. De même que le polar est, souvent, une suite de scènes nocturnes aux frontières du réel et du rêve, le film psy explore le clair-obscur de la vie mentale. Franchir les portes de la nuit est favorable aussi bien aux meurtres qu’aux confessions.
Le thème central du film psy français actuel est la perte d’identité et de limites aussi bien chez les psys que chez leurs patients. Les patients sont impulsifs, kleptomanes ou assassins : les psys aussi. Les personnages de Woody Allen étaient simplement loufoques, anxieux et incapables de vivre d’une manière stable ; dans les films psy français récents, on monte d’un cran dans la pathologie.
Dans Généalogies d’un crime de Raul Ruiz (1996) Catherine Deneuve joue le rôle d’un psy qui tue plusieurs jeunes garçons, selon un rituel meurtrier immémorial, fixé par une vieille légende chinoise. Un autre personnage, un psychanalyste, se suicide. Les réunions de psychanalystes ressemblent à des réunions de secte. Chacun est au bord de la folie et finit par y succomber.

De façon plus générale, le psy est décrit comme un inquiétant homme de pouvoir  une sorte de Tartuffe de la science des profondeurs, qui peut devenir criminel. Il peut aussi se suicider par amour, ayant perdu toute illusion, y compris sur sa valeur professionnelle. Le téléfilm policier n’en donne pas une image plus positive. Un épisode de Julie Lescaut intitulé Propagande noire (1997) montre ainsi une psychanalyste qui séduit le mari d’une de ses patientes et qui est sous l’influence d’une secte qui cherche à infiltrer le milieu médical.
On aboutit à un jeu de miroirs. Le psy est le miroir du patient, qui est le miroir du metteur en scène, qui est le miroir d’un monde éclaté. Je choisirai pour illustration Mortel Transfert (2000) de J.-J. Beineix. Il représente une tentative intéressante, surtout par la conduite du récit qui repose sur un contrepoint très sophistiqué. Beineix est un metteur en scène baroque qui écrit une partition à plusieurs niveaux et à plusieurs voix. Le film est donc difficile à suivre, mais il vaut d’être revu.

Mortel transfert:

Le scénario

Une jeune analyste, Michel Durand, a pour patiente une jeune femme, Olga, qui est kleptomane et qui a des relations sado-maso- chistes avec son mari. Au cours d’une séance, il s’endort et sa patiente est tuée par son mari car elle lui a volé sept cents millions. Il lui faut alors se débarrasser du corps qu’il va enterrer au Père- Lachaise la nuit… Il découvrira à la fin que c’est son propre analyste qui lui a adressé Olga qu’il continuait à suivre en même temps que lui, pour faire une expérience psychologique intéressante. Son maître voulait également faire main basse sur l’argent pour financer sa société : le Cercle analytique. Après avoir menacé Michel Durand avec un pistolet pour lui demander où est passé l’argent, il se reprend et raconte son histoire. C’est lui qui a tué le mari d’Olga avec qui il était en affaires.

Dégoûté de lui-même, il se suicide, non sans avoir conseillé à Michel Durand de rester un « analyste digne ». Et c’est un balayeur sympathique et pyromane qui mettra finalement la main sur l’argent et pourra s’offrir une analyse chez Michel Durand. Ce dernier trouve, de son côté, le bonheur auprès d’une jeune peintre qui l’a attendu et soutenu dans sa crise.

Les niveaux de lecture du film

Le film est baroque. Il se déroule souvent dans des décors vénitiens splendides, le style est ornementé et une musique au clavecin accompagne l’apparition du vieux psychanalyste Slibo- vitch joué par Robert Hirsch. Ce dernier s’est fait le look de Jacques Lacan : même ton de voix, nœud papillon, style volontiers prophétique et archaïque. Il énonce aussi quelques vérités lacaniennes telles que : « L’analyste est un saint, et plus on est de saints, plus on rit » ou encore : « L’analyste est là pour écouter la jungle »  aphorisme plus original et assez bien venu.
Les deux psychanalystes du film, dont l’un est l’analyste interminable de l’autre, ont des problèmes sexuels et financiers qui les poussent soit au crime, soit au mensonge professionnel. Manquant totalement de distance, ils sont contaminés par les fantasmes et les comportements de leurs patients avec lesquels ils finissent par se confondre. Michel Durand interrompt les séances de ses patients dès que leurs propos le mettent mal à l’aise. Des trois patients qu’il suit, aucun ne va mieux : Olga provoque de plus en plus son mari qui finit par la tuer ; une autre patiente, qui est inhibée et passive, présente une substitution de symptôme et devient kleptomane en cours d’analyse ; le troisième, un homme, reste enfermé dans sa peur des femmes.
Les patients mènent le jeu. Tout le monde est manipulé par Olga, que ce soit son époux qui la bat, car elle est masochiste, Slibovitch qui la désire, Michel Durand qui lui procure un alibi pour un vol, un autre patient qui paie ses contraventions ou le balayeur qui l’aide à résoudre ses problèmes avec son mari. Elle fait deux analyses en parallèle. Et elle finit assassinée par son mari, ce qui est le comble du masochisme.
Le film, au passage, titille l’œil du spectateur au point de devenir une anthologie filmée des perversions : nous avons droit successivement à plusieurs scènes de flagellation, une scène de nécro- philie burlesque au Père-Lachaise, quelques peep-shows et vidéoclips sado-maso, et je passe le récit de la fellation, la scène d’amour sur le divan, les dessins érotiques…

Dans Mortel Transfert, les références freudiennes sont essentiellement une mise en scène du rêve du fameux « homme aux loups » raconté par Freud dans Cinq Psychanalyses et une histoire d’observation des rapports sexuels de ses parents par Michel Durand dans son enfance. Le film se déroule aussi dans le temps d’une enquête policière : Michel Durand a un double qui, lui, est parfaitement rationnel : son meilleur ami est un commissaire de police qui le soupçonne, puis le blanchit.

La morale du film

Le happy end et le retour à la réalité et à une sexualité plus banale du héros apparaissent quelque peu artificiels. À moins que le film ne soit le songe d’un metteur en scène en train de rêver à la psychanalyse et d’essayer de donner une cohérence à la confusion des rôles que vivent ses personnages. Le message final est : « Une psychanalyse, c’est long. » On doute, à la fin du film, que l’allongé et l’allongeur, dont les histoires se confondent, y trouvent beaucoup de sens.

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