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Phylogenèse du rire

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Phylogenèse du rire

 Phylogenèse du rire

L’étude des origines et de l’évolution du rire nécessite d’envisager le recours à un certain nombre de notions et de concepts employés en éthologie qui permettent de mieux comprendre le « statut » du rire dans l’histoire naturelle des mimiques faciales.

 Notions préliminaires.

 L’émergence des parades faciales des mammifères

Les expressions faciales exigent un système élaboré des muscles faciaux.

Chez les vertébrés à sang froid (poissons, amphibiens, reptiles) et, dans une certaine mesure, chez les oiseaux, ce système est encore relativement simple. La musculature faciale se limite plus ou moins aux muscles réglant l’ou­verture et la fermeture de la bouche, des yeux et du nez.

Huber a mis en évidence les facteurs les plus étroite­ment liés à l’apparition soudaine de la véritable muscula­ture faciale des mammifères : la mastication de la nourri­ture avec spécialisation soudaine des dents, l’allaitement des jeunes (avec apparition des lèvres et des joues mobiles). La musculature faciale suit la même structure chez la plupart des mammifères mais le système élaboré de parades faciales ne s’est développé, en dehors des pri­mates supérieurs, que chez certains groupes de quelques ordres tels que les carnivores (canidés, félidés) et les ongu­lés (équidés). Ils possèdent, par ailleurs, un sens de la vision spécialisé et raffiné avec acquisition d’une fovéa ou area centralis. Chez eux, la concentration des expressions dans une zone réduite (face) présente l’avantage d’en faci­liter la perception immédiate à la distance habituelle des communications sociales. Ce développement se serait produit surtout chez les canidés et les primates.

Depuis les primates inférieurs jusqu’à l’homme, on observe une complexification de la musculature faciale par fractionnement des muscles compacts engendrant une élaboration et une richesse croissantes des mimiques faciales, aboutissant au « système mimique » remarqua­blement sophistiqué de l’homme.

 Le jeu social chez les primates

Le jeu est décrit par C. Loizos comme une approche positive et une inter­action souple, orientée vers tout élément de l’environne­ment animal, y compris les congénères, avec stimulation par les voies sensorielles les plus accessibles.

Les animaux peuvent être invités à jouer par un congénère de même espèce ou d’une autre. Ce type d’in­vitation s’effectue par un signal de type métacommuni- catif (signal informant sur la qualité de la communica­tion qui va suivre) localisé à la face (mimique de jeu). Les signaux de jeu semblent très puissants, peu ambigus et interspécifiques.

Le jeu social occupe la majeure partie du temps non consacré à dormir ou à manger. Il est observé essentiel­lement entre jeunes ou entre les mères et leurs enfants. Le signal de jeu social consiste en une mimique spéci­fique appelée « mimique de jeu » ou play face corres­pondant au display « figure détendue – bouche ouverte » (avec ou sans découverte des dentures supérieure et/ou inférieure), observée chez les primates supérieurs et a une importance capitale dans la phylogénèse du rire humain. Les schèmes moteurs dérivent principalement de ceux du comportement agonistique (poursuite, lutte, culbute, mordillement). Le jeu social est généralement considéré comme facteur contribuant au processus de socialisation au sein de chaque espèce, permettant aussi à l’animal d’apprendre à quelle espèce il appartient.

  Le concept d’homologie

Eibl-Eibesfeldt appelle homologues des structures (morphologiques ou compor­tementales) qui doivent leur ressemblance à une origine commune, c’est-à-dire ayant une relation génétique directe par laquelle les informations concernant l’adapta­tion du type de comportement en question sont trans­mises par le génome. On distingue les homologies trans­mises par la mémoire, « homologies de tradition », et les « homologies phylétiques » transmises par le génome agissant comme porteur d’informations.

Ainsi, l’étude des homologies permet de déterminer la phylogénèse de types de comportement.

  Le concept de ritualisation

« Au cours de l’évolu­tion, de nombreux comportements ont, chez les animaux, perdu leur fonction originelle pour en acquérir une nou­velle, au service de la communication suivant le processus de ritualisation phylétique » (Huxley).

Ces comportements acquièrent des caractéristiques morphologiques d’expressivité pour devenir des signaux compris par les congénères d’une même espèce et jouent aussi le rôle de déclencheurs. Ils acquièrent aussi la fonc­tion de canaliser l’agressivité et de rendre possible l’éta­blissement d’un lien entre les individus.

 Hypothèse sur les origines phylogénétiques actuelle­ment admise par l’ensemble des auteurs

— Une hypothèse assez pertinente sur les origines phylogénétiques du rire et du sourire humains a été formulée par Van Hoof et ses collaborateurs[3].

Les données comparatives fondées sur un certain nombre d’études établissent que : le rire humain a une forme ressemblant à celle du display (mimique faciale) « figure détendue – bouche ouverte » (relaxed open mouth) des grands primates tandis que le sourire, à la « figure silencieuse – dents découvertes » (silent bared teeth display). Il s’agirait d’homologies phénotypiques de type phylétique (cf. figure ci-dessous).

Ainsi, la « figure détendue – bouche ouverte » s’affirme­rait comme le précurseur phylogénétique du rire humain et la « figure silencieuse, dents découvertes », celui du sourire.

De fait, bien qu’apparaissant sur un plan morpholo­gique comme deux formes expressives d’intensité diffé­rente selon la tradition classique, rire et sourire ont une origine phylogénétique différente et sont des réponses à des motivations qualitativement différentes.

Selon l’ensemble des auteurs, la « figure détendue, bouche ouverte » peut être envisagée comme une rituali­sation du mouvement intentionnel de mordillement caractéristique du jeu chez les primates en particulier, lui permettant d’acquérir une fonction de signalisation in­formant les congénères de la nature ludique de l’interac­tion sociale en cours ou à venir. Le jeu consiste essentiel­lement en combats et « poursuites turbulentes ».

Le rire humain apparaîtrait comme le terme de ce pro­cessus de ritualisation évoqué plus haut. Homologue for­mel de la « figure détendue – bouche ouverte », il semble

en être aussi un homologue fonctionnel selon les études éthologiques portant sur les interactions sociales au sein de groupes d’enfants. En effet, le rire est fortement corrélé aux jeux chez les enfants. Il signale et accompagne l’inter­action ludique.

Cependant, l’observe-t-on spécifiquement dans les interactions ludiques de type agonistique comme c’est le cas chez les primates ? Conserve-t-il toujours sa motiva­tion agressive originelle. Lorenz[1] le pense et le justifie par la morphologie de la mimique (ouverture de la bouche, découverte des dents).

Chez les adultes, si l’on « assimile » le comique à un jeu social sophistiqué plutôt « agonistique » ou à une tech­nique ludique d’agression symbolique des « congénères », la relation rire-comique pourrait constituer un homolo­gue de la relation « figure détendue – bouche ouverte » — interaction ludique agonistique des primates.

Quoi qu’il en soit, il est manifeste que le rire et son précurseur phylogénétique « figure détendue – bouche ouverte » sont fortement reliés « phénotypiquement » et fonctionnellement.

Eléments d’ontogenèse comparée chez les nourrissons humains et chimpanzés à partir d’observations faites par Jane Van Lawick-Goodall

— Cet ancrage « phylogénéti- quement ludique » du rire humain semble aussi confirmé par des études d’ontogenèse comparée du rire chez les nourrissons humains et chimpanzés. Les interactions ludi­ques mère-nourrisson chez ces deux espèces semblent débuter selon une même modalité sensorielle (tact) et par des schémes moteurs identiques (chatouillis en particulier).

Cependant, il surviendra chez les humains une évolu­tion sensorielle et un enrichissement des situations conduisant à une complexification des stimuli ludiques tandis que chez les chimpanzés, les stimuli tactiles- moteurs demeureront prépondérants et s’inscriront dans île nombreux schémes moteurs ludiques (agonistiques surtout).

Au sein de ces premiers échanges ludiques mère-enfant va « éclore » à une époque comparable (onze-douze semaines, pour le chimpanzé, douze-seize semaines pour l’humain), une mimique faciale réactionnelle aux stimuli tactiles et spécifiques du type d’interaction et de l’espèce.

il  s’agit de la « figure détendue – bouche ouverte » accompagnée de quelques petites expirations saccadées légèrement vocalisées chez le chimpanzé et du premier rire chez l’humain.

Cette mimique faciale s’inscrivant « ontogénétique- inent » dans l’interaction ludique demeurera, chez les chimpanzés plus âgés, le signal de jeu, tandis que chez les humains, elle signalera aussi d’autres motivations, inten­tions et circonstances.

Comme chez l’enfant humain, le jeune chimpanzé confronté à ces stimuli passe progressivement d’une posi­tion passive à une position active, invitant sa mère à recommencer ou déclenchant lui-même le jeu en le signa­lant par sa mimique spécifique.

Sur la base de ces réflexions, il est tout à fait permis de poser l’existence d’une homologie « ontogénétique pré­coce » qui constitue un argument de poids confortant la thèse d’une homologie contextuelle (jeu) s’ajoutant à l’homologie comportementale.

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