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Ontogenèse du rire

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Ontogenèse du rire

 Ontogenèse du rire

Problématique de l’ontogenèse du rire

— L’ontoge­nèse du rire pose le problème du développement d’un comportement instinctif (adaptation phylogénétique des éthologues), c’est-à-dire d’un comportement génétique­ment programmé, se manifestant sur le plan phénoty- pique, « parfaitement et complètement » dès son émer­gence et sous-tendu par un double déterminisme (interne et externe).

Aussi, il convient d’envisager deux catégories d’aspect de son développement :

—  la structure comportementale ou pattern moteur

—  le double déterminisme, interne ou externe. Les fac­teurs internes intègrent les éléments « neurologi­ques », cognitifs et psychoafTectifs. Les facteurs externes concernent les stimuli-déclencheurs engen­drant le rire.

Par ailleurs, il s’agira d’évaluer le rôle et l’importance des facteurs maturation et expérience dans l’évolution de ces deux catégories sus-citées.

A propos de la configuration comportementale « basale »

— L’éclosion du premier rire nécessite au préalable une maturation « triaxiale », cérébrale, neuro­sensorielle et neuromusculaire, suffisante.

  • La maturation cérébrale suppose un certain degré de croissance et de différenciation des structures nerveuses permettant la mise en place et la réalisation du « pro­gramme moteur central » génétiquement déterminé. Celui- ci pourrait se concevoir comme le câblage de circuits neu- ronaux intégrant plusieurs populations de neurones topographiquement définies et délimitées, au sein des­quelles circulent des impulsions électriques et des informa­tions chimiques médiées par des neuro-transmetteurs.

L’équipement neurosensoriel du nourrisson est opé­rant assez précocement (vision, ouïe, tact en particulier).

  • Sur le plan neuromusculaire, Oster et Ekman[1] affir­ment que la musculature faciale est complète et fonc­tionnelle dès la naissance et que le jeune enfant peut émettre très tôt des expressions faciales ressemblant à celles des adultes.

Le processus de maturation s’effectuera en périodes prénatale et postnatale précoce permettant l’expression du pattern moteur dont la morphologie évoluera peu, mais l’expérience, par l’acquisition d’une technique cor­porelle, sculptera le rire à l’image du groupe socioculturel spécifique auquel appartient l’enfant.

Les maturations cognitive et psychoaffective vont agir de concert, interagir avec les différentes catégories de stimulation pour déterminer un certain profil de développement du rire, émaillé d’étapes caractérisées par la prédomi­nance opératoire d’une des catégories. L’expérience con­tribuera largement au profil évolutif.

Les premiers rires.

  • L’éclosion du premier rire peut être situé entre deux et quatre mois. Les variations temporelles peuvent être fonction de la maturité cognitive, psychoaffective, plus ou moins pré­coce de l’enfant, de la richesse en stimuli de son environ­nement familial, de la fréquence des interactions ludiques entre l’enfant et ses partenaires familiers baignant dans un climat de sécurité.

Le rire, souvent immédiat ou survenant après une faible latence, est intense. Son caractère incontrôlé, « automatique » et son intensité d’emblée importante (cf. le Wide Mouth laugh de la typologie) évolueront d’une part avec la maturation cognitive et psychoaffec­tive, d’autre part avec la socialisation, pour devenir moins intense, nuancé, contrôlé et « volontaire », sans abandon­ner, toutefois, certaines manifestations explosives.

  • D’après les travaux de P. Aimard, L. A. Sroufe, E. Waters et J. P. Wunsch, le profil évolutif des déclen­cheurs efficaces et opérants du rire semble être le suivant :
  • Au premier semestre, de quatre à six mois, seront successivement efficaces les stimuli tactiles-moteurs et auditifs : gros baiser sur l’abdomen, « situations remuantes » (quand on le fait sauter sur les genoux, quand on lui souffle sur le visage, quand on fait la « boxe », puis quand on le chahute sur le lit, on le roule, on le pousse), les chatouillis (pattern comportemental ludique des doigts sur le corps), seuls puis s’intégrant dans le jeu ritualisé « la petite bête qui monte », au deuxième semestre surtout. Les chatouillis, de nature « agressivo-ludique », provoquent en même temps approche et évitement, introduisent des phénomènes incompatibles plaisir et peur, attente et fuite. Aussi, les réactions de l’enfant dépendront de son humeur, état psy­chique déterminé en partie par le partenaire (familier ou non) et par la tonalité du jeu. Dans le climat ludique habituel, il sait que l’agression de l’adulte ne va pas le déborder. Il rit et se replie sur lui-même, le partenaire familier lui procurant un sentiment de sécurité.

Les stimuli acoustiques (cinq-six mois) sont essentielle­ment les vocalisations maternelles du type « boum, boum, boum », le claquement des lèvres.

Vers six-sept mois, on trouve une association des deux types.

  • Au deuxième semestre, les stimuli visuels, simples et complexes (comportant une note d’incongruité, de sur­prise et de nouveauté, comme la mère s’approchant de son enfant, le visage masqué, jouant à secouer ses che-

veux, rampant sur le sol, marchant comme un pingouin, suçant le biberon du bébé), de même que les stimuli dits « sociaux » (selon Sroufe), c’est-à-dire les jeux ritualisés tels que le « coucou ! », « la petite bête qui monte » ou le « je vais t’attraper », révéleront leur supériorité opéra­toire sur les stimuli tactiles-moteurs et acoustiques. Le déclenchement du rire par ces derniers, toujours possible, nécessitera, en particulier, des éléments de surprise et d’imprévu au sein d’une répétition familière devenue quasi mécanique.

Parmi les stimuli sociaux, dans le « coucou ! », « chaque reprise du jeu recrée l’opposition dispari­tion/retrouvailles, écrit P. Aimard. On fait semblant de se séparer. Cette absence simulée crée une tension parfois pénible, voire inquiète à laquelle succède une détente par le rire… Le jeu tient à cette légère peur supportable que l’on s’inflige pour rire ».

Le « je vais t’attraper » constitue un jeu de pour­suite/évitement « qui reproduit de façon larvée la fuite devant le grand méchant loup » (P. Aimard).

Confronté à ces situations-stimuli, le bébé passe pro­gressivement d’une position passive à une position active, anticipant la fin du stimulus connu et familier avec émis­sion d’un « rire anticipateur », cherchant à le reproduire.

  • Dans la deuxième année, l’activité de l’enfant lui per­met de créer et de reproduire des situations stimulantes déclenchant son rire. On assiste alors à une autostimula­tion : Adrien (un an) se cache les yeux avec les mains puis les enlève et rit dès qu’il entend « où il est Adrien ? » (P. Aimard).

L’enfant « traite » aussi plus aisément les incongruités et les nouveautés du fait de son niveau cognitif et de son développement psychoafTectif plus avancés.

  • Chez l’enfant plus âgé, le plaisir du « beaucoup » et « des transgressions surmoïques » (« caca-boudin ») sera prévalent. Il possédera aussi une fonction de signal de jeu, d’invitation à l’interaction ludique retrouvée par ailleurs chez les primates.

Le rire circulant dans une interaction sociale, dans un groupe, constitue aussi un puissant stimulus déclencheur riiez l’enfant en particulier.

Réflexions de synthèse

Ces situations-stimuli doivent s’inscrire, « baigner » dans un climat affectif « positif », sécurisant et s’intégrer au sein d’interactions ludiques avec un ou des partenaires familiers (mère- enfant, parents-enfant) établissant avec le jeune une complicité. Dans cette atmosphère ludique et sécuri­sante, les stimuli comportant un dosage « adapté » (au niveau cognitif et psychoaffectif de l’enfant) d’incon­gruité, de nouveauté, de peur et de familier engendrent une pointe de tension psychique se libérant par le rire scion le mécanisme de tension-détente qui sous-tend ce comportement. Cependant, le rire de l’enfant exprime aussi le plaisir et la joie de vivre, un sentiment de sécu­rité psychique, la joie d’être et d’interagir avec sa famille, la satisfaction liée à des performances (motrices, par exemple) ou des transgressions de type surmoïque (chahut, caca-boudin).

Si le rire du nourrisson s’intégre dans le développement du système tension-détente, il s’inscrit aussi dans celui du système plaisir-déplaisir. Le rire de l’enfant permet, dès lors, d’envisager l’éta­blissement de relations telles que rire-jeu, rire-humour, rire-incongruité, rire-peur, rire-sécurité, rire-plaisir. La relation rire-jeu sera objectivée chez les primates jeunes et adultes.

Au total, la physionomie de l’ontogenèse observée révèle l’existence d’un double processus de maturation (cérébrale, neurosensorielle, cognitive, psychoaffective) et d’interactions permanentes enfant-environnement (expé­rience aux effets facilitants), intégrant à la fois un climat affectif positif, sécurisant, un milieu plus ou moins riche en stimuli et une imprégnation ludique des interactions familiales.

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