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Les théories du rire devenues classiques.

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Les théories du rire devenues classiques.

 Les théories du rire devenues classiques2

Remarques préliminaires

Parvenus au terme de ce voyage spéculatif, quelques remarques s’imposent. En effet, les auteurs spéculant sur le rire et le risible ne répondent pas tous aux mêmes questions qui sont multiples : Qu’est-ce que le rire ? Comment rit-on ? Qui rit ? Pourquoi rit-on ? De qui, de quoi rit-on ? Qui fait rire ? Avec qui rit-on ? Où et quand rit-on ? Quelles sont les fonctions individuelles et sociales du rire et du risible ?

Par ailleurs, une même interrogation a fait l’objet d’un discours de qualité inégale selon les auteurs. Enfin, les conceptions de nos philosophes et littérateurs ne sont pas seulement d’ordre théorique car un grand nombre d’entre eux ont aussi formulé un jugement de valeur, qu’il soit positif ou négatif.

Quoiqu’il en soit, la majorité de nos penseurs relie le rire à la joie et au plaisir, en faisant une expression facio- vocale privilégiée de cet état affectif positif ou induisant ce dernier (Platon, Cicéron, Quintilien, Rabelais, Descartes, Spinoza, Hobbes, Voltaire, Kant, Schopenhauer, Bain). Le rire leur semble spécifiquement humain au même titre que la raison.

La nature de leur jugement de valeur va séparer les auteurs en « partisans du rire » et réprobateurs.

  • Parmi les partisans du rire, citons les latins qui le considèrent comme une arme sociale efficace, les huma­nistes de la Renaissance avec Rabelais, qui lui attribuent une fonction hygiénique et thérapeutique, Spinoza qui lui accorde une dimension mystique contrairement à la raillerie, Voltaire et Kant de même que Bergson pour des motifs différents, les uns physiologiques, l’autre social.
  • Parmi les réprobateurs, la plupart ont perçu la dimension agressive, sadique du rire et de la moquerie. Citons Platon qui le considère comme une forme de lai­deur pourvue d’une dangerosité  car le rieur est en posi­tion de perte de maîtrise.

Par ailleurs y figurent les Pères de l’Eglise chrétienne, Descartes et Hobbes réprouvant la moquerie et son rire.Ces quelques remarques préliminaires présentées, abor­dons les grands cadres théoriques du rire.

 Les grandes théories classiques

Quatre grands ensembles théoriques s’efforcent de répondre au pourquoi rit-on :

—la théorie du sentiment de supériorité et de dégrada­tion de l’objet risible (appelée aussi théorie morale ou pessimiste)

—les théories intellectualistes (théories du contraste et de l’incongruité)

—la théorie psychophysiologique ou théorie de la décharge

—la théorie de Bergson (théorie sociale).

a)   La théorie du sentiment de supériorité et de dégrada­tion de l’objet risible est soutenue par les Grecs (Platon, Aristote), les Latins (Cicéron, Quintilien), Descartes, Hobbes, Bain et implicitement chez Bergson.

Le rieur exprimerait un plaisir lié à un sentiment sou­dain de supériorité vis-à-vis de 1’ « objet » devenu risible car dégradé et dévalué. Sont alors risibles, ridicules, toutes « laideurs » physi­ques, intellectuelles, morales, sociales, toutes les insuffi­sances actuelles chez autrui ou passées chez le sujet rieur.

b)   La théorie du contraste et de l’incongruité (théories intellectualistes) est soutenue essentiellement par Kant, Schopenhauer, puis partiellement par Hobbes, Spencer, Bain.

Le sujet rit par suite de la perception subite et inatten­due, en une personne, un objet, une situation, d’une absurdité ou d’une contradiction, d’un désaccord entre leurs deux représentations simultanées actuelles, abstraite et concrète.

Kant a particulièrement insisté sur le caractère d’absur­dité et le changement brutal des représentations de l’esprit induit par la plaisanterie, c’est-à-dire sur le contraste sur­venu soudainement entre la représentation attendue par la conscience et celle apparue inopinément. Ses effets dynamogéniques sur la vie corporelle ne seront pas évoqués à nouveau.

c)     La théorie psychophysiologique ou théorie de la décharge de Spencer. Le rire surviendrait à la suite du passage soudain d’un état psychique intense à un autre qui est bien moindre donc à l’occasion d’une situation, d’un fait produisant un contraste descendant brutal. Celui-ci engendre alors un « débordement énergétique » bloqué sur le plan psychique et dont le surplus s’écoule par la voie comportementale, facio-respiratoire du rire.

Cette notion de décharge ou détente est employée aussi par Bain.Toutefois, Spencer expliquant le processus de décharge n’évoque pas l’affect de plaisir lié au rire ni la spécificité de cette voie d’écoulement énergétique qu’est le rire.

Cependant, son mérite sera d’avoir envisagé le rire comme un processus de décharge ayant une fonction « homéostatique », ce qui sera repris par Freud dans sa théorie économique du rire.

d)    La théorie de Bergson nous semble participer de la théorie du sentiment de supériorité et de dégradation de l’objet risible par la mise en évidence des raideurs, automatismes et inadaptations, caractéristiques du comique et renvoyant aux laideurs de nos auteurs de l’Antiquité de même que les insuffisances mentionnées par Hobbes.

Cependant, il insiste sur le rire comme geste social san­ctionnant et corrigeant ces raideurs, automatismes et ina­daptations menaçantes pour une vie sociale harmonieuse.

Ainsi, Bergson, situant le rire dans son milieu naturel qui est la vie sociale et culturelle de tout groupe, lui confère une fonction précise, celle de participer au con­trôle social. Il nous semble que chaque théorie élucide un des aspects du rire. Au préalable, il semble qu’il y ait un consensus sur le lien entre rire et plaisir, joie.

Le rire est une des manifestations spécifiques de l’affect de joie. Nous parlons alors du rire de joie à distinguer du rire de moquerie ou de dérision. Précisons au passage que seul le latin dispose d’un mot pour désigner le rire (risus) alors que dans la bible, il y avait deux termes sâhaq (rire joyeux positif) et lâhaq (rire de moquerie) tandis que chez les Grecs gelân désignait rire et katagelân se moquer de.

Par ailleurs, il est pourvu dans certaines circonstances d’une dimension agressive, sadique réprouvée et condam­née par certains auteurs. Il s’agit du rire de la moquerie, de la dérision, exprimant une autre forme de plaisir. La théorie du sentiment de supériorité situe le rire dans le cadre des relations sociales où s’affirment le narcissisme et l’agressivité du rieur.

La théorie du contraste et de l’incongruité évoque la dimension cognitive du rire et un de ses mécanismes. La théorie de la décharge aborde son processus « psy­chophysiologique ».

Enfin, la théorie de Bergson de même que celle des auteurs de l’Antiquité (Platon, Aristote, Cicéron, Quinti- lien) confèrent au rire sa dimension sociale, le localisant dans son milieu naturel c’est-à-dire la vie sociale et culturelle. Il aurait de multiples fonctions dont celle d’opérer une sanction symbolique des déviances et rai­deurs participant ainsi au « contrôle social ».

Aussi, toutes ces théories ne sont ni contradictoires ni divergentes mais se complètent parfaitement et s’efforcent chacune d’explorer un des multiples aspects du rire, tra­duisant alors son éloquente complexité et son charme. En guise de conclusion à cet itinéraire philosophique, je vous suggère de méditer sur un passage de la Genèse.

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