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Le Rire : Aspects psychanalytiques

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Le Rire : Aspects psychanalytiques

 Le Rire Aspects psychanalytiques

 Introduction

Pénétrons, dès à présent, au sein de cet univers psychique si complexe du rire et de son déclen­cheur d’une infinie variété que représente le risible, en parcourant les textes psychanalytiques classiques. Nous choisissons de présenter dans une première partie ceux orientés particulièrement sur les aspects métapsychologi- ques puis, dans une seconde partie, les écrits évoquant essentiellement une perspective génétique depuis les conditions psychiques des premiers rires du nourrisson aux rires et jeux de mots de l’enfant.

Ainsi, nous débuterons par l’ouvrage princeps fonda­teur de ce type d’élaboration conceptuelle : Le mot d’es­prit et sa relation à l’inconscient, pensé, élaboré et écrit par le père de la psychanalyse, S. Freud, en 1905. Ce texte fondateur constitue, dès lors, la référence de toutes réflexions, analyses, commentaires, critiques, hypo­thèses d’ordre psychanalytique.

Nous aborderons, à la suite et selon un cheminement d’ordre chronologique, le deuxième texte de l’auteur sur l’humour (1927) puis les commentaires, analyses et contri­butions ultérieurs élaborés par J. Bergeret (pour une méta- psychologie de l’humour in RFP, 1973) et J. Guillaumin {Le comique après l’humour, 1927, une œuvre inachevée).

Dans une deuxième partie, une perspective génétique sera présentée à partir des textes de E. Kris, Le comique et le développement du Moi, in Psychanalyse de l’art,

R. Spitz, De la naissance à la parole ; enfin, les actes d’un colloque consacré à la genèse du rire et de la gaieté (1986) seront exposés.

Puis, quelques réflexions d’ordre synthétique seront proposées, fondées alors sur ce matériel conceptuel si riche et prometteur quant à l’intelligibilité métapsycholo- gique et genétique du rire et du risible.

Présentation des textes.

 Freud

a) Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905)

– C’est en 1905 que Freud rédigea cet ouvrage majeur mais pour le moins « atypique », marginal dans son œuvre si riche et féconde, parallèlement aux « trois essais sur la théorie sexuelle ». Contrairement à ce dernier et à l’ensemble de ses textes, le « mot d’esprit » sera très peu retouché et seul le thème de l’humour fera l’objet d’une nouvelle réflexion, à la lumière des acquisitions concep­tuelles et théoriques récentes (1927).

  • Cet ouvrage assez dense s’articule en trois parties, analytique, synthétique et théorique dans lesquelles il envi­sage le mot d’esprit, les variétés du comique et l’humour.
  • Dans l’introduction, l’auteur situe d’emblée le mot d’esprit comme une activité psychique singulière intime­ment solidaire des autres productions, ayant un statut et un rôle dans la vie mentale du sujet qui restent à explorer. De même qu’il évoque sa nature de fait social, il regrette le peu d’intérêt porté à son endroit par les hommes de let­tres, psychologues, esthéticiens ainsi que son inscription « évidente » et sans spécificité notable dans le vaste domaine esthétique représenté par le comique.

Ainsi, quelles notions importantes pouvons-nous rete­nir de cet ouvrage majeur ?

  • Le risible, à travers ses variétés (l’esprit et ses mots, le comique, l’humour) consiste en une activité psychique visant l’obtention d’un gain de plaisir. Ses liens à l’en­fance, au jeu dont il constituerait un développementsophistiqué et à l’humeur joyeuse ont été découverts et explorés par Freud.
    • Trois facteurs lui permettent de distinguer ces variétés du risible dont il privilégie amplement et « injustement » l’esprit (fortement valorisé, les trois quarts de l’ouvrage lui sont consacrés) : la source du plaisir, l’origine topique de l’activité psychique et la nature sociale ou autrement for­mulés, les aspects économique, topique et social.
    • Considérons chacune »de ces variétés en commençant par « l’activité spirituelle ».

    Son plaisir découle de l’économie d’une dépense psy­chique d’inhibition, de refoulement, elle-même liée en par­ticulier au maintien de la répression des tendances sexuelles et agressives dirigées vers autrui : ce plaisir de l’épargne s’accompagne d’un plaisir de la satisfaction « symbolique », de pulsions partielles (scopiques, voyeu- ristes et sadiques), procuré par les mots obscènes et hos­tiles. Cependant, les techniques de l’esprit étant fondées sur des mots (condensation, double sens) ou des pensées (déplacement, fautes de raisonnement, figuration indi­recte, non sens, figuration par le contraire), confèrent une autre source de plaisir, celle du jeu avec les mots et le non-sens pratiqué durant notre enfance et retrouvé fugiti­vement, le temps d’un mot !…

    • Il observe que ces procédés techniques employés dans le travail du mot d’esprit sont analogues à ceux uti­lisés dans le travail du rêve. Ils relèvent du processus pri­maire, donc du régime de fonctionnement inconscient. En effet, dans « l’esprit », une pensée préconsciente s’aban­donnerait à l’élaboration inconsciente pour réapparaître à la perception consciente d’une manière singulière !

    Ceci suggère une réflexion qu’il formulait dès son intro­duction, invoquant la solidarité intime unissant entre eux tous les phénomènes psychiques. Voici objectivée la soli­darité unissant les mécanismes du rêve et de l’esprit bien que les finalités soient différentes.

    • Le mot d’esprit serait assimilable à une « formation de compromis » entre le plaisir du jeu avec les mots et le non-sens, celui découlant de la satisfaction « symbo­lique » des tendances sexuelles et agressives, les exigences de la censure et les contraintes de sa communication sociale, ce qui semble réalisé grâce au caractère multi- voque des mots (double-sens) et à la diversité des rela­tions sur le plan de la pensée.

    Sur le plan social, il s’agit d’un processus nécessitant trois termes :

    —la première personne, spirituelle ;

    – la deuxième personne, objet du mot tendancieux, de « l’agression » ;

    —la troisième personne (ou public) à qui est destiné le mot et y répondant par le rire ou le sourire en parti­culier.

    Parmi les conditions d’éclosion du rire chez la tierce personne ou public, figurent le « partage d’inhibitions » avec la première personne. En effet, le mot d’esprit exige son propre public et le rire de celui-ci signalerait aussi un accord psychique profond avec la première personne.

    Cette condition a une portée culturelle de grande valeur. Elle fournit une perspective d’investigation du relativisme culturel du risible et du rire.

    Mentionnons également l’absence de réutilisation de l’énergie psychique soudainement libérée par la percep­tion auditive de la représentation réprouvée afin qu’elle puisse se décharger librement par la voie facio-respira- toire spécifique du rire. Il s’agit alors de détourner l’atten­tion consciente par certains moyens subtils, ce qui laissera le processus communicatif se dérouler automatiquement avec pour résultat le rire.

    Quant au rire du public ou tierce personne, Freud reprend et développe les conceptions de Spencer et Bain. C’est un autre de ses apports fondamentaux.

    Le rire « spirituel » constitue un processus de décharge d’une énergie psychique antérieurement mobilisée par le maintien d’inhibitions, du refoulement et libérée subite­ment. Cette énergie libre et non réutilisée à d’autres fins

    s’écoulera par la voie comportementale, facio-respiratoire figurée par le pattem moteur du rire.

    Freud dira ainsi que l’auditeur du mot d’esprit rit avec le montant d’énergie psychique épargnée et libérée.

    Notons que les autres rires (« comique » et « humoris­tique ») découleraient du même principe d’économie d’une dépense psychique. C’est la nature de la dépense psyçhique qui diffère. Toutefois, l’intensité du rire peut être variable, dépendant alors de divers facteurs dont l’état psychoaffectif du rieur.

    • Sur le plan psychogénétique, il relie le mot d’esprit à la plaisanterie (jeu avec les mots et le non-sens dotés d’un sens), puis au jeu de l’enfant avec les mots et les pensées absurdes.

    Ainsi, le mot d’esprit tente de se substituer à l’humeur enjouée de l’enfant en retrouvant des sources de jouis­sance primaire, celles du jeu avec les mots et les pensées en particulier.

    • Qu’en est-il du comique ?

    Freud nous apprend que la source de son plaisir réside dans la comparaison entre deux dépenses d’investisse­ment attribuées au préconscient.

    Il se trouve dans les relations sociales, chez des per­sonnes ou par « transposition », « humanisation », dans des animaux, choses, situations. Il peut aussi se faire en ayant recours à des moyens techniques visant essentielle­ment le « rabaissement » de personnes douées surtout d’un certain prestige, pouvoir, « protégées par des inhibitions internes et/ou externes ». Ces procédés seraient la parodie, la caricature, le burlesque, le démasquage entre autres.

    • Le processus social nécessite deux personnes quand le comique se trouve : la première personne qui le trouve et la deuxième personne en qui le fait comique est trouvé. Mais s’il se « fabrique », il nécessitera trois termes, le troi­sième étant la tierce personne ou le public rieur.
    • Une autre notion essentielle introduite par Freud consiste dans la nature de la comparaison comique, com­paraison entre le Moi, l’image de l’adulte, et l’image de l’enfant, entre le présent et le passé, dépassé, vaincu. Le rabaissement vise aussi à une infantilisation.

    Le comique procure l’opportunité d’effectuer une com­paraison entre deux types de représentations, celle fournie par le « comique », figurant une ancienne image de Soi ou d’autrui, de l’enfance, et notre image actuelle accompa­gnée d’un sentiment de maîtrise intellectuelle, affective et/ou motrice. Cette comparaison comique créant une dif­férence de dépense psychique d’investissement se déchar­gerait par le rire. Ce sentiment comique, réveil de l’infan­tile, récupération du rire enfantin perdu, nécessite des conditions favorables telles que l’humeur enjouée, l’at­tente du comique, tandis qu’une activité intellectuelle en cours serait perturbante.

    Une autre donnée importante serait l’aspect très peu objectif et essentiellement subjectif du sentiment comique, le travail de comparaison, suggéré par la réalité sociale, est tout de même intrapsychique et subit l’influence des paramètres psychoaffectifs du sujet potentiellement rieur.

    • L’humour, très peu développé dans l’ouvrage de 1905 sera repris en 1927 selon de nouvelles données théoriques (apports de la deuxième topique et perspective dynamique).

    b) L’humour (1927)

  • — Dans cet article d’une grande richesse, il reconnaît avoir traité de l’humour, en 1905, surtout du seul point de vue économique ; son essence consistant à économiser les affects que la situation devrait occasionner et à se dégager par une plaisanterie de la pos­sibilité de telles extériorisations affectives (colère, frayeur, angoisse, douleur, tristesse), observables chez l’humoriste et l’auditeur par un processus identificatoire.

    Prenons l’exemple du condamné à mort conduit à la potence un lundi matin et disant : « Eh bien, la semaine commence bien. »

    Il précise que l’attitude humoristique, quelle que soit sa nature, peut être dirigée sur la personne propre ou vers des personnes étrangères, ce qui rejoint le processus social du comique et de l’esprit.

    • Les points forts de ce texte portent sur les nobles caractéristiques de l’humour, son inscription parmi les mécanismes de défense (de l’homme) contre la souffrance, ses aspects dynamiques et topiques impliquant de nou­velles modalités relationnelles entre les instances du Moi et du Surmoi qui engendrent une nouvelle attitude devant ladite réalité pénible.

    L’étude de ce processus humoristique amène Freud à observer la confirmation de la genèse du Surmoi à partir de l’instance parentale, mais aussi à envisager une explo­ration plus approfondie de ce dernier.

    • Il évoque, secondairement, l’humour comme méca­nisme de défense contre la souffrance humaine.
    • Puis, il va chercher à élucider les aspects dynamiques et topiques de l’attitude humoristique :

    Voici la solution proposée par Freud : « Nous obte­nons une élucidation dynamique de l’attitude humoris­tique si nous supposons qu’elle consiste en ce que la per­sonne de l’humoriste a retiré l’accent psychique de son Moi et l’a déplacé sur son Surmoi. Or, à ce Surmoi ainsi grossi, le Moi peut apparaître minuscule, tous ses intérêts futiles, et il se peut que du fait de cette nouvelle réparti­tion de l’énergie (déplacement sur le Surmoi de grandes quantités d’investissements), le Surmoi n’ait aucune peine à réprimer les possibilités de réaction du Moi. »

    Ainsi, il retient la proposition selon laquelle, l’individu, dans une situation déterminée, surinvestit brusquement son Surmoi et modifie à partir de celui-ci, les réactions de son Moi.

    L’humour serait alors la contribution du Surmoi au processus comique.

    Il note par ailleurs que la plaisanterie faite par l’humour n’est pas l’essentiel ; elle n’aurait « qu’une valeur d’échan­tillon » : « Le principal est l’intention que l’humour met en acte, que celui-ci opère sur la personne propre ou par des personnes étrangères. » Il veut dire : « Regarde, voilà donc le monde qui paraît si dangereux. Un jeu d’enfant, tout juste bon à faire l’objet d’une plaisanterie ! »

    • Ce texte sera beaucoup plus étudié par les commen­tateurs de Freud que le mot d’esprit ou les variétés du comique. Il sera donc repris dans l’analyse des autres articles. ‘

Perspectives mètapsychologiques.

a) J. Bergeret

. J. Bergeret y développe une réflexion métapsychologique sur l’humour à partir des textes de Freud (1905 ; 1927) et de nouveaux concepts élaborés ultérieurement. Ainsi, il envisage d’explorer les trois para­mètres classiques de toute production psychique savoir la topique, l’économie et la dynamique, applicables aussi au « phénomène humour ». L’humour est le produit d’une élaboration mentale sophistiquée aux mécanismes multiples et variés.

A l’instar de Freud, pour le mot d’esprit et le rêve, il parle du « travail de l’humour » constituant une forme d’élaboration psychique des excitations, séparant affects et représentations et visant l’obtention d’une épargne de déplaisir au profit d’un gain de plaisir.

Ce travail emploierait différents mécanismes psychi­ques, manifestations du processus primaire telles que le déplacement, la condensation, une surdétermination et la symbolisation auxquels s’associeraient des phénomènes d’élaboration secondaire contribuant à l’intelligibilité du message humoristique.

« Les divers mécanismes qui viennent d’être évoqués contri­buent à une élaboration psychique, au sein du processus humo­ristique, des excitations séparant affects et représentations, toutes les fois où le maintien de leur liaison apparaît comme source de déplaisir, permettant ainsi de nouveaux réinvestis­sements grâce au déplacement, à la condensation, à la symbo­lisation ou à la surdétermination. Cette élaboration des excitations, jointes aux modifications énergétiques obtenues, aux nouvelles liaisons réalisées, aux modes de décharge diffé­rents obtenus, constitue ce qu’il semble indiqué d’appeler le

travail de l’humour, tout comme on peut parler du travail du rêve, du fantasme (ou même du symptôme dans une certaine mesure). »

Les thèmes classiques de l’humour atteignant le public le plus large se situent au niveau des deux grandes directions pulsionnelles, sexualité et agressivité, mais le plus souvent, il y a intrication des deux. Il est à noter son caractère sub­versif avec mise en cause « jubilatoire » du pouvoir établi.

L’auteur assimile alors l’humour à une formation de compromis et questionne sa proximité d’avec deux autres productions psychiques, la sublimation et le fantasme.

Vis-à-vis de celui-ci, il pense que l’humour est capable de réaliser de façon imaginaire et imagée un désir tout aussi bien que le fantasme voire le rêve ou le symptôme, au niveau du contenu latent. De même que sur le plan élaboratif, il est plus proche du fantasme que de l’Esprit ou du comique.

Pour ce qui est de la sublimation, il considère que l’hu­mour se rapprocherait plutôt de l’inhibition quant au but, dans la mesure où la satisfaction résultante demeure obte­nue dans le sens primitif, mais sous des formes manifestes atténuées et rendues acceptables.

De plus, celle-ci s’accompagnerait de l’obtention d’un plaisir préliminaire par suite de l’investissement principal de la pulsion.

  • Sur le plan topique, Freud insistait à la fois sur l’im­portance du préconscient et le rôle particulier imparti au Surmoi bienveillant et protecteur.

Pour sa part, J. Bergeret considère que ce Surmoi évoque plutôt l’idéal du Moi, non encore conceptualisé par Freud et participant activement au processus humo­ristique, de nature fondamentalement régressive. Ce qui l’amène à reconsidérer l’humour comme « la contribution apportée au comique par l’idéal du Moi pour satisfaire le Ça sans inquiéter le Moi, en ramenant ce dernier à un état de toute-puissance narcissique infantile sur lequel le Surmoi ne pouvait encore jouer un rôle spécifique ».

  • Freud précise que le cycle du processus humoristique peut se dérouler à l’intérieur même de l’individu sans aide ni participation extérieure. Cette participation d’autrui n’ajoute rien, pas même un accroissement de plaisir con­trairement au processus du mot d’esprit qui nécessite obliga­toirement un tiers et objet sans lesquels il serait inachevé.

L’humour est fait avant tout pour soi, pour se restaurer et retrouver le plaisir narcissique. En effet, il rappelle que pour Freud, l’humour serait engendré par une sensation de menace ressentie au niveau de l’intégrité narcissique. Il viserait alors, comme il a été dit, l’obtention d’un renforcement et une restauration narcissiques grâce à une manipulation inhabituelle de l’objet. Il y a aussi triomphe du narcissisme secondaire et du principe de plaisir.

Sur le plan topique, cette régression humoristique doit être envisagée, selon l’auteur, sous la forme de « la clas­sique collusion entre Moi et Idéal du Moi conduisant à la fameuse fête magnifique, triomphe réparateur du narcis­sisme primaire ». Ainsi, pour J. Bergeret, « l’humour est toujours un drame où le sujet court des risques ; la réussite de l’hu­mour assure le succès de la pulsion comme le respect des défenses et de la réalité ».

b) J. Guillaumin

Dans son article, l’auteur remarque que le discours de Freud sur le comique et ses variétés (chap. VI), formulé en 1905, ne présente pas la clarté et la maîtrise observées à l’endroit du mot d’esprit et de l’humour. Il apparaît précaire, imprécis, tâtonnant, imprégné de gêne engendrant un certain « malaise » pour qui s’intéresse à cet objet d’étude.

Mais alors que, seul, le problème de l’humour a été repris en 1927, reconsidéré selon un nouveau modèle théorique (la seconde topique) celui de l’esprit et du comique demeure inachevé, « en chantier ». « On peut considérer, écrit-il, que c’est le traitement entier du problème des plaisanteries et du rire qui a été mal engagé en 1905. »

Aussi, J. Guillaumin se propose d’envisager cette caté­gorie comique à la lumière de la deuxième topique donc selon une nouvelle perspective conceptuelle, d’en repérer un certain nombre de caractéristiques communes quelle que soit sa variété de même que de rendre compte de ses aspects différentiels. Dans ce projet, il suggère une liste de cinq caractères communs que l’on puisse identifier dans tous les cas et toutes les formes du comique. Abordons-les un après l’autre.

1. « Le comique, écrit-il, ne peut pas être considéré comme un caractère objectif attaché à une situation matérielle. C’est un évé­nement psychique, qui a son siège chez celui qui en jouit. Il existe des situations objectives, ou des arrangements de discours qui ont un pouvoir particulier pour induire l’effet comique. Mais il ne s’agit là que de concomittances ou de fréquences statistiques, qui ne fournissent qu’une explication extérieure et nullement une compréhension en profondeur du phénomène comique. Celui-ci dépend toujours de la manière dont les stimuli des situations observées ou les propos entendus sont reçus et c’est à ce niveau que doit être étudié sa genèse et questionné sa nature. »

  • Ce point appelle quelques remarques. En effet, situer le comique au sein de l’individu qui en jouit semble tout à fait innovateur dans le cadre d’une étude sur la nature de ce phénomène. Nous étions plutôt habitués, à le repérer à l’extérieur du sujet rieur, à dresser un inventaire de tech­niques « classiques » de même que des thèmes « inva­riants », ayant fait l’objet des réflexions de philosophes tels que Bergson, en particulier. Une exploration anthro­pologique, ethnologique du comique le situerait aussi dans un cadre socioculturel bien défini avec ses propres spécificités culturellement et historiquement déterminées.

Cependant, c’est un des apports fondamentaux de la psychanalyse que de conférer au phénomène comique la dimension psychique qui lui manquait et lui revenait de droit.

Par ailleurs, Freud avait déjà soulevé ce point dans le mot d’esprit, insistant sur les conditions psychiques de l’auditeur du mot d’esprit ainsi que sur celles du specta­teur du phénomène comique.

Il était alors important de l’intégrer à cette liste.

  1. Le second point mentionné concerne la dynamique psychique à l’œuvre dans le processus comique. En effet, il évoque un double mouvement d’identification inconsciente à l’objet supposé comique, d’un type primitif, et de projec­tion avec redistanciation à l’égard de ce dernier. Au préa­lable, il faut noter que le comique suppose une distance psy­chique entre un observé et un observateur et que cet observé est toujours à quelque égard humain. « Les choses ne peuvent être comiques que si elles sont vécues comme des personnes, condition préliminaire à tout processus identificatoire. » Donc, il y a un jeu de distance, participa­tion psychiques puis redistanciation avec rire consécutif.

« Le sentiment comique, écrit-il, naît des avatars de ce genre de participation qui paraissent pouvoir se résumer dans la brusque rupture d’une satisfaction innocente qui est soudain confrontée à une représentation chargée d’affects dans laquelle l’observateur sent qu’il se trouve inconsciemment et insidieuse­ment engagé, mais dont aussitôt après, il parvient à se dégager. L’épargne psychique dont parle Freud provient alors de l’énergie qui a été mobilisée au moment de la rupture et que le retour à la tranquilité rend inutile, si bien qu’elle est joyeusement dépensée par le rire. »

  • Ce ne serait sans doute pas un hasard si la décharge de cette épargne énergétique se réalise par la voie motrice facio-vocale, étayage corporel, oral, de l’identification permettant, par l’ouverture de la bouche et les vocalisa­tions, l’expulsion saccadée du « mauvais objet comique, toxique, préalablement incorporé ».
  1. Le troisième point met en évidence le rôle de la pul­sion de mort et de l’agressivité circulant constamment dans « l’interaction comique » entre une victime (objetcomique) et un persécuteur (observateur, rieur du comique).L’auteur y repère la prévalence d’éléments prégénitaux, oraux, anaux, uréthrophalliques et une relation objectale essentiellement sadomasochique ; le processus général étant régressif.

    Selon lui, le comique suggère fondamentalement un trai­tement singulier et variable dans ses formes (farces, calem­bours, plaisanteries, mots d’esprit) du conflit entre pulsions de vie et pulsions de mort, le rire, mimique narcissique expansive proclamant la vie pourrait être considéré comme une réassurance contre la mort. Et la sexualité, la libido, selon l’auteur, ne seraient « qu’un élément de surface ».

    1. Dans le quatrième point, l’auteur évoque le rôle du tiers dans le processus comique comme il a été objectivé par Freud dans le mot d’esprit. Cette référence au tiers (per­sonne ou groupe) élucide la dimension sociale de ce proces­sus comique et questionne son rôle psychique. Il y repère alors trois fonctions fondamentales qui sont les suivantes :

    —  le tiers serait le garant nécessaire de la possibilité d’une redistanciation projective après la phase initiale identificatoire ;

    —  le tiers ou le groupe auraient une fonction de déculpa­bilisation par le partage complice qu’ils procurent, après l’expulsion projective de la « victime » comique, de la position de « persécuteur sadique » ;

    —  la référence au tiers pourrait procurer aussi au rieur une position de libérateur ou de tiers qui le valorise narcissiquement (leader qui incarnerait l’idéal du Moi collectif).

    L’auteur remarque que ces différentes fonctions se commandent les unes les autres mais considère que la plus urgente et la plus générale serait la première.

    1. Le cinquième point concerne le rire que l’auteur consi­dère comme l’étayage corporel du comique. Il repère trois types de satisfaction liés à son exécution, celle du plaisir de la décharge procurant une sensation de détente générale, celle du plaisir de fonction découlant de l’emploi de cette voie motrice facio-vocale, enfin celle du plaisir de maîtrise et de contrôle, de l’objet comique « expulsé par saccades ».

    Voici donc exposés les cinq caractères communs du comique selon J. Guillaumin. Cette réflexion d’une grande richesse nous permet donc de progresser dans notre explo­ration métapsychologique et génétique du rire et du risible.

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