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Le Rire : ASPECTS LITTÉRAIRES ET SPÉCULATIONS PHILOSOPHIQUES

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Le Rire : ASPECTS LITTÉRAIRES ET SPÉCULATIONS PHILOSOPHIQUES

rire

Définitions

Si nous consultons les trois dictionnaires de référence que sont le Larousse, le Robert et le Littré, nous lisons respectivement ceci :

Rire (Larousse) : manifestation d’un sentiment de gaieté par des contractions du visage accompagnées d’ex­pirations plus ou moins saccadées et bruyantes.

Rire (Robert) : expression de la gaieté par l’élargisse­ment de l’ouverture de la bouche accompagné d’expira­tions saccadées plus ou moins bruyantes.

Rire (Littré) : faire un certain mouvement de la bouche causé par l’impression qu’excite en nous quelque chose de gai, de plaisant. Le rire est l’action de rire ou dans le langage de la physiologie, série de petites expira­tions saccadées plus ou moins brayantes dépendant en grande partie de contractions du diaphragme et accompa­gnées de contractions également involontaires des mus­cles faciaux.

Ainsi à travers ses trois définitions « classiques », le rire apparaît comme une expression faciale traduisant un sen­timent de gaieté et comportant deux aspects (visuel et sonore).

 Emplois du vocable rire dans la langue française

Nous rencontrons dans la langue française de nom­breuses expressions employant le verbe rire témoignant d’une diversité de sens contrastant avec l’unicité de la « réponse comportementale ». Ainsi, rire peut témoigner de tendances multiples (bien­veillance, autosuffisance, hostilité, dérision) mais il semble exprimer surtout une certaine ambivalence.

 Spéculations philosophiques

Nombreux sont les philosophes et littérateurs qui ont formulé quelques réflexions sur le rire et le risible. Cer­tains d’entre eux les ont développé et structuré, élaborant ainsi une théorie. Nous cheminerons donc à travers leurs discours puis au terme de cet itinéraire spéculatif, nous exposerons les grandes conceptualisations devenues classiques.

Toutefois, précisons que tous ces énoncés d’auteurs et d’époques différents sont à réinscrire, avant tout, dans leur cadre socioculturel historiquement déterminé, producteur d’un système de représentations et de valeurs bien singulier mais aussi à intégrer dans le système conceptuel édifié par chacun des questionneurs pertinents.

De facto, nous sommes conscients et lucides des dan­gers d’extraction de leurs spéculations sur le rire et le risible.Néanmoins, cette démarche s’avère nécessaire en vue de l’élucidation de sa protéiformité si impertinente !

Les auteurs de I’Antiquité.

A) Deux auteurs grecs : Platon et Aristote.

a) Platon. — C’est essentiellement dans Philèbe (pas­sage sur les plaisirs mêlés), que Platon, par le discours de Socrate, présente ses conceptions sur le rire et le risible. Avant tout, le rire est un plaisir. Mais ce plaisir peut se mêler à la douleur dans diverses circonstances dont le ridicule, la moquerie.

L’envie est une « douleur de l’âme » et « l’envieux », selon Platon, se réjouit évidemment des malheurs d’au­trui. Ainsi, le rire du ridicule, de la moquerie serait basé sur l’envie. Mais qu’est-ce que recouvre le ridicule et quels sont les maux d’autrui dont on peut se réjouir ?

Le ridicule est un mal consistant dans l’ignorance, la fausse opinion donc l’illusion que manifesterait un sujet faible et inoffensif sur sa propre personne, dans les trois domaines de la fortune, du corps et de l’esprit. Il se voit riche, beau et sage et nous le voyons pauvre, laid et sot :

« Vois donc, par là, quelle est la nature du ridicule écrit Pla­ton ; en somme c’est un vice mais qui emprunte son nom à une disposition spéciale ; c’est, dans toute la généralité du vice, la partie qui s’oppose directement à la diposition recommandée par l’inscription de Delphes (“connais-toi toi-même”)… »

Par ailleurs, distinguant deux types de rire lié au ridi­cule, il établit une subdivision fondée sur un jugement moral. En effet, le ridicule observé chez l’ennemi est licite, légitime, bon. Dans ce cas, s’agirait-il d’un rire de plaisir pur alors qu’il pense que la moquerie associe plaisir et envie donc douleur ?

En revanche, le ridicule de nos amis déclenche un rire mauvais et injuste, peu recommandable mêlant plaisir et douleur. Dans La République’, il condamne le rire violent indui­sant un bouleversement dans l’âme et désapprouve le rire des « gardiens de la cité » (magistrats et hommes respon­sables) de même que celui inextinguible et bienheureux des Dieux décrit par Homère.

En effet, le rire, une des « grimaces de la laideur », est inconvenant, obscène, perturbateur et dangereux car sup­posant une perte de la maîtrise du sujet sous l’empire de ce phénomène convulsif. Il est alors indigne des hommes responsables, nobles, et libres.

« Qu’on représente donc des hommes dignes d’estime dominés par le rire est inadmissible et ce l’est beaucoup plus s’il s’agit des Dieux… Donc, nous n’approuverons pas ce passage d’Homère sur les Dieux : un rire inextinguible s’éleva parmi les Dieux bienheu­reux quand ils virent Héphaïstos s’empresser à travers le palais. »

Ainsi, chez Platon, le rire est un plaisir qui peut être engendré par la perception du ridicule chez autrui. C’est alors un rire de moquerie, légitime vis-à-vis de l’ennemi et injuste pour nos amis. Mais il est laid, obscène, dange­reux troublant les convenances sociales de même que fai­sant échec à l’idéal de maîtrise, de mesure et d’harmonie des hommes libres de la cité. Il est alors indigne des res­ponsables de la cité et s’accorderait plutôt avec la laideur et l’asservissement des bouffons, fous, méchants, et esclaves.

b) Aristote. — Dans la poétique, Aristote  situe d’emblée le risible et le comique dans le champ négatif de la dégradation et de la dévaluation, celui des « laideurs » et des choses basses et méprisables, qu’elles soient d’ordre corporel, intellectuel, moral, affectif ou social.

En effet, la Cité d’Aristote et de Platon est régie par un idéal de « beauté des convenances et d’ordre des appa­rences façonnant une sensibilité commune et modelant l’urbanité » selon les termes de Maurice Olender. La beauté des convenances intègre l’utilité, la fonction­nalité, l’ordre, l’harmonie des formes corporelles, gestes, paroles de même que celle des idées, la juste mesure et la maîtrise en toutes choses, la décence donc la pudeur.

Ces valeurs sont celles auxquelles aspire l’homme libre de la Cité. En revanche, l’excès, le désordre,l’inadéquation, l’ab­sence de maîtrise, l’obscénité, l’indécence et la dysharmo­nie, quelle que soit sa forme, troublent les convenances et normes sociales. Ils qualifient les paysans, rustres, esclaves, bouffons, fous, méchants, enfants, voire les vieil­lards par certains aspects.

Ils appartiennent au registre de la « laideur » dange­reuse pour l’ordre et l’harmonie de la vie de la Cité. Cependant, Aristote précise que ces laideurs risibles ne doivent être ni dangereuses ni douloureuses voire nuisibles. Aussi, elles s’inscrivent dans un contexte engendrant un vécu de sécurité psychique et sociale chez le rieur potentiel.

« Le comique n’est qu’une partie du laid écrit-il ; en effet, le comique consiste en un défaut ou une laideur qui ne causent ni douleur ni destruction ; un exemple évident est le masque comique : il est laid et difforme sans exprimer la douleur. » Par ailleurs, la comédie représente des hommes bas tout en donnant une forme dramatique au comique.

Enfin, le rire, une « des grimaces de la laideur, défor­mant le visage et désarticulant la voix, ennemi de la bien­séance », serait pourtant spécifiquement humain selon l’auteur. L’exposé des grandes théories du rire et du risible mon­trera que les conceptions de Platon et d’Aristote s’inscri­vent dans celle du « sentiment de supériorité » du rieur et de la dégradation de l’objet risible.

B) Deux auteurs latins : Cicéron et Quintilien.

a) Cicéron’. — C’est dans un passage de l’ouvrage De oratore (De l’orateur) que Cicéron envisage le rire et le risible. Cependant, il orientera particulièrement ses réflexions sur le risible produit par l’orateur bien différen­cié de celui des bouffons et mimes. Ce sujet constitué par « les plaisanteries » offre cinq questions selon lui :

« 1 ) Quelle est la nature du rire ?

« 2) Qu’est-ce qui le produit ?

« 3) Convient-il à l’orateur de l’exciter ?

«  4) Jusqu’à quel point peut-il le faire ?

«  5) Enfin, quels sont les différents genres de ridicule ? »

Il ne fournira pas de réponse à sa première question, la renvoyant alors au savoir de Démocrite. Concernant l’objet du risible, il emprunte les concep­tions des Grecs et d’Aristote en particulier. Ce sont les lai­deurs d’ordre physique, intellectuel, moral, les insuffi­sances humaines, les choses basses et méprisables qui déclencheraient le rire. Tout le champ de la dégradation et de la dévaluation serait risible.

« Le sujet et pour ainsi dire le domaine du rire, est toujours quelque laideur, quelque difformité car l’unique moyen ou du moins le moyen le plus puissant de l’exciter, c’est de signaler et de peindre quelque ridicule choquant, sans prêter soi-même au ridicule. »

L’orateur peut produire des plaisanteries qui consti­tuent pour lui une arme sociale, offensive et défensive, redoutable, efficace et bénéfique. C’est l’arme du ridicule, instrument social éminemment agressif et destructeur mais aussi séducteur et unificateur.

Ce discours concernant l’orateur présente, tout de même, une portée générale et nous verrons plus loin que le ridicule constitue effectivement une arme sociale remarquablement efficace servant l’attaque, la défense et la justice.

La production des plaisanteries par l’orateur est sou­mise à un certain nombre de règles positives (prescrip­tions) et négatives (prohibitions) circonscrivant le champ de ses pratiques bien distinctes alors de celles des spécia­listes du rire, les bouffons et mimes.

Ces règles portent sur les thèmes et sujets des plaisante­ries, les auditeurs, spectateurs de celles-ci ainsi que sur l’emploi de certaines techniques propres à l’orateur et dif­férentes de celles des bouffons et mimes. Certains sujets sont prohibés : la misère et la perversité extrêmes. D’autres sujets sont autorisés, prescrits : les vices, dif­formités et défauts corporels des hommes. Enfin, il aborde les deux principaux genres du risible, celui des mots (verbal), et celui des choses (non verbal et mixte) telles que la mimogestualité et le caractère.

Le ridicule des mots et des choses est chacun régi par des règles positives et négatives. Au sein du risible non verbal, mixte, il distingue deux espèces : « Soit que dans une anecdote, on représente au naturel le caractère de certains personnages, soit que, par une imitation rapide, on livre quelques-uns de leurs défauts à la risée publique. »

L’orateur élaborant ce genre de ridicule doit se diffé­rencier des mimes pratiquant l’imitation grotesque, la parodie, les grimaces et l’obscénité. Le deuxième genre est représenté par les « plaisanteries d’expression » ou comique verbal.

« La plaisanterie d’expression est un trait piquant, caché sous un mot ou dans une pensée. Elle est aussi soumise à des règles la séparant des plaisanteries bouffonnes ou « pointes triviales. » Il expose alors, « les moyens les plus propres à pro­duire le rire ».

« Ainsi, tromper l’attente des auditeurs, railler les défauts d’autrui, relever avec esprit les nôtres mêmes, jeter du ridicule par une comparaison plaisante, déguiser nos pensées par l’ironie, laisser échapper à dessein des naïvetés, reprendre les sottises de nos adversaires ; autant de moyens de faire rire. »

Voici donc parcourues les conceptions de Cicéron sur le rire et le risible s’inscrivant surtout dans le domaine de l’éloquence mais ayant aussi une portée d’ordre général. Nous les intégrerons plus loin dans le cadre des grandes théories du rire et du risible.

b) Quintilien (De institutio oratore / De l’institution oratoire). — Quintilien s’inscrit dans la tradition de pen­sée de Cicéron appartenant donc au monde de l’élo­quence. Il évoque, comme ce dernier, les thèmes et objets risibles, ses catégories verbales, non verbales, mixtes, cer­tains procédés techniques contribuant à l’éclosion du rire, la production risible et ses règles régissant les pratiques de l’orateur, distinctes de celles de bouffons, farceurs, mimes.

Par ailleurs, il s’interroge sur la nature du rire et ses causalités diverses de même qu’il exprime, une certaine fascination et une réelle inquiétude pour son pouvoir magique.

« … Quoique le rire semble chose frivole et souvent provo­qué par des farceurs, des mimes, enfin, par des fous, il a une force, il faut le reconnaître, vraiment impérieuse et irrésistible . Il jaillit souvent même malgré nous, et il ne s’exprime pas seulement par la physionomie ou par la voix, mais il secoue violemment tout notre corps. Souvent, d’autre part, comme je l’ai dit, il retourne la situation dans des affaires très importantes au point même de briser très fréquemment la haine et la colère. »

A travers les discours de Cicéron et Quintilien, la plai­santerie ou arme du ridicule, éminemment agressive engendrant un plaisir qui s’exprime par le rire se pourvoit d’une composante sadique évidente que l’on retrouvera dans d’autres conceptions philosophiques.

 Le Moyen Age

— Jacques Le Goff, dans son remar­quable article, « Rire au Moyen Age » fait observer que cette période de l’histoire, dominée par la tradition chré­tienne a hérité de deux formes de représentations du rire. L’une, élaborée par les Pères de l’Eglise grecque et diffusée dans l’Occident latin, reconnaît en Jésus (dans sa vie ter­restre), le grand modèle de l’homme. Or les évangiles ne montrent jamais Jésus riant. L’autre, issue d’Aristote et transmise à la fois à de grands auteurs chrétiens mais aussi à d’éminents scolastiques du xme siècle soutient à l’inverse, que le rire est le propre de l’homme (Homo risibilis). De fait, comment les hommes du Moyen Age ont-ils pu concil- lier deux opinions aussi différentes sur le rire ?

Selon l’auteur, les hommes du Moyen Age ont formulé deux types de discours sur le rire. D’une part, ils l’ont défini et jugé, élaborant une philosophie et une théologie. D’autre part, certains d’entre eux cherchant à produire le risible et déclencher le rire, ont constitué une psychologie et une esthétique du rire. Ainsi, l’on trouve des textes théoriques, normatifs et esthétiques.

Le rire, phénomène corporel, apparaît aussi à J. Le Goff comme un phénomène culturel donc historique. Il diffère selon les sociétés et au sein de chacune, varie avec des groupes sociaux mais change de surcroît, selon les époques. « Il y a une conjoncture historique du rire », écrit-il.

Il nous propose alors un cadre chronologique de l’évo­lution idéologique du rire centré essentiellement sur le milieu monastique, depuis le haut Moyen Age jusqu’à l’aube de la Renaissance. Il s’agit donc du rire d’un groupe social spécifique et bien différencié.

Ainsi le haut Moyen Age, est le temps du rire réprimé et diabolique. Etablissant des relations entre rire et corps, rire et bouche, rire et plaisir érotique, les législateurs des règles monastiques ont constitué toute une théologie et une éthique de la bouche sous-tendant les théories monastiques du rire.

« Le rire est la pire chose qui puisse sortir d’une bouche humaine. Une saine hygiène de la bouche doit culminer dans la répression du rire. » La joie exclut le rire. Plus loin il ajoute : « Si le rire monastique est le propre de l’homme, c’est le propre de l’homme déchu et pêcheur, le rire lui-même est un péché. C’est donc l’époque du rire diabolique. »

Cependant, il constate un hiatus entre l’idéologie et la réalité vécue car les moines condamnant le rire s’amu­saient à de savants jeux de mots dont ils faisaient des recueils (Les Joca Monachorum). Lors du Moyen Age central, une libération contrôlée du rire se réalise et l’on distingue de bons et de mauvais rires, c’est-à-dire des rires licites et illicites.

« Tandis que l’Eglise se contente de mettre de la mesure dans le rire », écrit J. Le Goff, la scolastique élabore une casuistique du rire qui définit les conditions du rire licite (cf. les textes de saint Thomas d’Aquin). Il y a désormais un temps pour rire et un temps pour pleurer.

Enfin, au bas Moyen Age, apparaît un rire débridé selon J. Le Goff. Il cite Bakhtine relevant qu’à la fin du Moyen Age, « le peuple urbain se libère du refoulement imposé par l’Eglise médiévale et la ville retentit du rire de la place publique et du rire carnavalesque ».

Ainsi, ce rire autorisé, désinhibé voire prescrit dans un contexte socioculturel de la fin du Moyen Age va laisser place au rire joyeux et épicurien de la Renaissance que nous allons aborder avec un grand humaniste de cette époque, Rabelais.

La Renaissance avec Rabelais.

Avec Rabelais et autres humanistes, le rire est anobli, revalorisé et positivé. Il exprimerait la joie de vivre et serait inhérent aux plaisirs sensoriels renouant ainsi avec la morale épicu­rienne. Il emprunte à Aristote la conception d’une spécifi­cité humaine.

En bon médecin et humaniste, Rabelais prescrit à ses lec­teurs le risible engendrant le plaisir et le rire l’instituant, de facto, comme instrument thérapeutique et d’hygiène men­tale visant le maintien et l’entretien de la santé individuelle et sociale par l’intermédiaire de l’obtention d’un plaisir complexe, psychique, sensoriel et corporel.

 

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