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Le Rire : ASPECTS ANTHROPOLOGIQUES

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Le Rire : ASPECTS ANTHROPOLOGIQUES

ASPECTS ANTHROPOLOGIQUES

Introduction

En effet, il semble bien que la littérature anthropolo­gique qu’elle soit ethnographique ou théorique n’offre guère d’études systématiques sur le risible et le rire des sociétés.

Le risible, le comique, l’humour, le rire ne seraient pas des « objets sérieux » donc dignes d’investigation et de collecte ethnographique puis d’élaboration théorique. Pourtant, ils ne sont pas drôles non plus ! Rangés et égarés dans le domaine des futilités de la vie sociale, les plaisanteries, blagues, farces n’ont pas vraiment suscité l’intérêt des ethnologues préoccuppés au premier chef et tout à fait légitimement, à explorer les différents champs de l’organisation sociale, la parenté, l’économique, le politique, l’idéologique, à décrire la culture matérielle. Ce qu’ils ont réalisé avec beaucoup de sérieux et un mérite exemplaire.

« L’étude des règles, des fonctions, des mentalités, des struc­tures et de leurs combinaisons diverses, écrit J. Duvignaud, répond sans doute au ferme propos de définir la constance, la cohésion et la conservation des sociétés. Elle nous dit rarement comment les femmes et les hommes acceptent, subissent, contournent, déforment ces contrôles et ces prescriptions invisi­bles ou non qui définissent une culture. Nous ne savons pas grand-chose de la manière dont les vivants vivent la société… Dans le meilleur des cas, on nous renvoie au marginal, l’aty­pique, autant de termes avec lesquels on tente de conjurer ce qu’on ne comprend pas. Et cela ne rend pas compte de la flâne­rie, de l’attente, du jeu, des passions, des moments inutiles de l’existence… Cela nous renvoie à une région inexplorée de l’expé­rience des hommes… Le comique, la dérision n’appartiennent-ils pas à cette région obscure et indéfrichée ? ».

En effet, « cette région obscure et indéfrichée » de l’ex­périence des hommes figurée par le risible et le rire sou­lève de multiples interrogations : sa délimitation dans le tissu de la vie sociale et quotidienne des groupes, sa struc­ture, ses fonctions, ses pratiques multiples et polymorphes régies par des règles positives et négatives, ses représenta­tions culturellement et historiquement déterminées, ses relations et articulations possibles avec les autres secteurs de la vie sociale en particulier.

Ainsi, nous constatons que la problématisation anthro­pologique du risible et du rire s’avère précaire. Pourtant, si nous poursuivons notre démarche posée intialement et consistant à employer le concept positif et unificateur de communication, le rire, communication facio-vocale émettant des messages affectifs de plaisir, agressivité, angoisse (déniée ou non), répondrait aussi au risible comique appréhendé comme une autre forme de communication sociale bien singulière.

Dès ce stade de réflexion, quelques questions simples et s’appliquant à n’importe quel groupe social peuvent être posées : Qui rit ? Comment rit-on ou rient-ils ? Pourquoi rient-ils ? Où et quand rient-ils ? De qui, de quoi rient- ils ? Avec qui rient-ils ? Qui fait rire ?

Ce questionnement simple et abstrait de tous faits ob­servables guidera notre lecture d’écrits ethnographiques classiques portant sur des groupes différents sur les plans historique et géographique, dans lesquels sont mention­nés le rire et des faits risibles.

Cette constitution nouvelle de documents ethnographi­ques désormais précieux constituerait le support d’une réflexion analytique et synthétique pouvant déterminer la formulation d’hypothèses de travail élucidant ainsi le codage socioculturel du rire.

Faits ethnographiques

 Introduction.

Nous choisissons délibérément des textes relatant divers aspects de la vie sociale de groupes ethniques qui se distinguent surtout par le critère d’ap­partenance à une aire culturelle déterminée.

Toutefois, nous développerons particulièrement ceux de l’Amérique car ayant déjà fait l’objet d’un travail antérieur.

En Amérique, nous évoquerons :

—  avec Claude Lévi-Strauss, la vie sociale et familiale des Nam- bikwara figurant dans Tristes tropiques;

—  avec Pierre Clastres, la vie des Guayaki du Paraguay ( Chro­nique des Indiens Guayaki) ;

—  avec Don Talayesva, la vie sociale hopi et ses fameux clowns sacrés (Soleil Hopi).

  • En Océanie, nous aborderons avec Margaret Mead, rires et faits risibles observés dans la vie sociale des Samoans (Mœurs et sexualité en Océanie).
  • En Asie, nous exposerons certains rires et faits risi­bles constatés chez les Bédouins du désert de l’Arabie du Sud (Le désert des déserts)par W. Thesiger et chez les Mnong Gar du Sud-Viêtnam par Condominas.
  • Enfin en Afrique, hormis l’étude de Françoise Héri- tier-Augé sur le rire des enfants africains relevé dans la lit-térature spécialisée, nous suggérerons un certain type de rire et de risible repérés par C. Turnbull chez les Iks du nord-est de l’Ouganda. Celui-ci survenant dans un contexte de mutation sociale tragique ayant déterminé une désorganisation profonde de la vie sociale d’une tribu avec un danger vital majeur : la famine. De quoi peut-on bien rire dans une situation de survie ?

En Amérique.

Les Nambikwara retiendront notre plus grande attention.« Traditionnelle ou dégénérée, écrit Lévi-Strauss, elle nous mettait tout de même en présence d’une des formes d’organisa­tion sociale et politique les plus pauvres qu’il soit possible de concevoir. »

  • Cette population semi-nomade du Brésil central vit en bandes.
    • Lors de son séjour, l’auteur a vécu parmi l’une d’elle, comprenant environ vingt-trois membres répartis en six familles dont celle du chef (avec ses trois femmes et sa fille adolescente) et cinq autres ; chacune se compose d’un couple marié et d’un ou deux enfants. Il existait des liens de parenté entre ses membres et les règles de mariage préféren­tiel dictaient l’union avec la nièce (fille de la sœur) ou la cou­sine croisée. Aussi, dès la naissance, ces cousins croisés s’ap­pellent époux/épouse tandis que les cousins parallèles se nomment frères et sœurs et ne peuvent se marier entre eux.
    • On y observe une double économie : les hommes sont chasseurs et jardiniers, les femmes sont collecteurs et ramasseurs. Le couple forme ainsi une unité économique et une réalité stable.
    • Le nom qui sert à désigner le chef dans la langue Nambikwara est Uilikandi (« celui qui unit » ou « celui qui lie ensemble »).

    Le consentement est à l’origine du pouvoir et c’est lui qui entretient sa légitimité. Le chef ne dispose d’aucun pouvoir de coercition ; il doit bien faire et mieux faire que les autres. Le chef a le pouvoir mais il doit être généreux. Il a des devoirs mais il peut obtenir plusieurs femmes. Entre lui et le groupe s’établit un équilibre perpétuelle­ment renouvelé de prestations et de privilèges, de services et d’obligations.

    • Parmi ses obligations et relevant de sa générosité, il doit être un bon chanteur, un bon danseur, « un joyeux luron » toujours prêt à divertir et à faire rire la bande, rompant ainsi la monotonie de la vie quotidienne.
    • La bande semble organisée en groupes ou micro­sociétés :

    —   celle des hommes, occupés aux activités de chasse, de jardinage, de vannerie, de fabrication d’arcs et flèches voire d’instruments de musique ;

    —   celle des femmes, occupées aux activités de maternage, de cuisine, de collecte et ramassage ainsi qu’à un cer­tain nombre de tâches artisanales ;

    —   les enfants restent « agrégés » à leur mère jusqu’au sevrage tandis que les fillettes et jeunes femmes forment chacunes des groupes solidaires et homogènes au sein desquels régnent connivence et complicité. En revanche, les garçons semblent plutôt livrés à eux- mêmes, ne parvenant pas à former une bande cohérente.

    • N’oublions pas la compagnie des animaux composée des chiens, coqs, poules, singes, perroquets en particulier dont le statut et les fonctions au sein de la bande sont assez spécifiques.
    • La trame continue de la vie quotidienne de cette Bande Nambikwara semble manifestement émaillée, pon­ctuée par du risible et du rire.

    Ainsi, nous pouvons les repérer au cours de l’exercice des tâches domestiques ou artisanales des femmes qu’ac­compagnent les conversations entrecoupées de plaisante­ries et d’éclats de rire.

    « Presque toujours gais et rieurs, les Indigènes lancent des plaisanteries et parfois aussi des propos obscènes ou scatologi- ques salués par de grands éclats de rire. »

    • Les relations mère-enfants sont marquées par une certaine chaleur affective permettant l’établissement d’in­teractions ludiques au cours desquelles émergent le rire. « Une jeune mère joue avec son bébé en lui donnant de petites claques dans le dos ; le bébé se met à rire et elle se prend tellement au jeu qu’elle frappe de plus en plus fort jusqu’à le faire pleurer. Alors elle s’arrête et le console. »

    Plus loin, l’auteur écrit :

    « Le spectacle d’une mère avec son enfant est plein de gaieté et de fraîcheur. La mère tend un objet à l’enfant à travers la paille de l’abri et le retire au moment où il croit l’attraper (“Prends par devant ! Prends par derrière !”) ou bien elle saisit l’enfant et, avec de grands éclats de rire, fait mine de le précipiter à terre. »

    • Les relations entre jeunes femmes et fillettes formant des groupes homogènes semblent aussi imprégnées de ludisme :

    « On peut distinguer une société de fillettes et de jeunes femmes qui prennent des bains de rivière collectifs, vont par troupe dans les buissons pour satisfaire leurs besoins naturels, fument ensemble, plaisantent et se livrent à des jeux d’un goût douteux tels que se cracher de grands jets de salive à tour de rôle, à la figure. »

    Ces jeunes femmes et fillettes jouent et plaisantent aussi avec les enfants.

    • Les garçons ne connaissent d’autres distractions que les luttes ou les tours qu’ils se font mutuellement voire les jeux avec les animaux de compagnie.
    • Les adultes rient du comportement de « futurs époux » des enfants qui sont dans une relation de cousi­nage prescrit, s’appelant alors « époux-épouse ».
    • « Faire l’amour, c’est bon. »

    « Les affaires amoureuses, écrit Lévi-Strauss, retiennent au plus haut point l’intérêt et la curiosité des indigènes ; on est avide de conversations sur ces sujets et les remarques échangées au campement sont remplies d’allusions et de sous-entendus. Les rapports sexuels ont habituellement lieu la nuit, parfois près des feux de campement ; plus souvent, les partenaires s’éloignent à une centaine de mètres dans la brousse avoisinante. Ce départ est tout de suite remarqué et porte l’assistance à la jubilation ; on échange des commentaires, on lance des plaisanteries et même les jeunes enfants partagent une excitation dont ils connaissent fort bien la cause. Parfois, un petit groupe d’hommes, de jeunes femmes et d’enfants se lancent à la poursuite du couple et guet­tent à travers les branchages les détails de l’action, chuchotant entre eux et étouffant leurs rires. Les protagonistes n’apprécient nullement ce manège dont il vaut mieux, cependant, qu’ils pren­nent leur parti, comme aussi supporter les taquineries et les moqueries qui salueront le retour au campement. »

    —    Signalons aussi les jeux amoureux auquels les cou­ples se livrent publiquement déclenchant un rire aux éclats.

    —    Enfin, évoquons les relations très intimes des Nam- bikwara avec leurs animaux domestiques traités eux- mêmes comme des enfants, recevant tendresse, caresses, épouillage aussi ; alors que les chiens ont un rôle utilitaire pour la chasse au bâton, les coqs, poules, singes, perro­quets sont élevés dans un but d’agrément. Ils sont pour le groupe, un motif de distraction, d’amusement, de risible et de rire.

    Ainsi, le risible Nambikwara est quotidien, ne semble pas fabriqué, « esthétique », pouvant être volontaire ou involontaire. Le chef, joyeux luron, et les animaux domes­tiques ont pour tâche, entre autres fonctions, de divertir le groupe, de le faire rire. Le contexte ludique est le cadre social spatiotemporel privilégié de production et circula­tion du risible et du rire. Les moments de détente et de rétablissement de l’unité du groupe le sont aussi. Le risible et le rire s’associent alors à la sécurité psychique, la convivialité et la complicité sociale. La sexualité s’affirme être un thème central et prédominant des « messages risi­bles ». Nous n’avons pas noté dans les écrits de l’auteur, de règle d’expression ni de technique corporelle du rire.

    A partir de ces éléments, serait-il pertinent d’envisager l’existence de relations entre les formes du risible et du rire et la pauvreté de l’organisation sociale, politique, éco-

    nomique voire le caractère rudimentaire de leur culture matérielle ?

    Avant de l’envisager, abordons les faits Guayaki recueillis dans la chronique de P. Clastres[I].

Les Guayaki.

  • Il s’agit d’une population de chasseurs-collecteurs nomades du Paraguay, vivant en bandes de 20 à 25 per­sonnes, lesquelles convergent toutes, chaque année au mois de juin, à l’occasion de la fête du Miel, vers un même cam­pement. Ainsi, la tribu retrouve son unité. Leur organisa­tion sociale et politique ainsi que leur économie présentent de fortes analogies avec celles des Nambikwara.
  • Un homme ne peut se penser que comme chasseur. On ne saurait être à la fois homme et non chasseur. « Tout l’espace symbolique de la masculinité se déploie dans l’acte de flécher. » Quand un homme n’est pas chas­seur, le groupe ne le prend pas au sérieux.

Une femme pratique la collecte et le ramassage, le panier étant un des symboles de la féminité. Ainsi, nous obtenons deux séries d’équations :

HOMME = CHASSE = ARC FEMME = COLLECTE = PANIER

  • A propos de la sexualité les adultes s’y intéressent beaucoup. Sans aucune gène, ils évoquent en présence des enfants (Kybuchu), le Meno (faire l’amour), les aventures et les avatars de ceux qui s’y adonnent et les plaisanteries échangées à ce propos ne sont incompréhensibles pour personne.

Les Kybuchu se divertissent beaucoup à surveiller les adultes.

—   Faits risibles et rires.

  • Protégeant d’une même discrétion leurs activités d’hygiène et leur vie érotique, les Kybuchu (enfants) s’amusent aux dépens des adultes, les espionnant dans ces pratiques. Citons un fait relaté par Clastres :

« Quand les jeunes femmes s’en allaient pisser ensemble, tran­quilles en leur certitude d’être seules, elles entendaient soudain tout autour du lieu de leur repos retentir des éclats de rire et jail­lir des fourrés les gaillardises habituelles : “kyrypy pirâ ! kyrypy pirâ ! cul rouge ! cul rouge !” et de détaler rondement dans la broussaille sous les insultes des jeunes offensées. »

  • Il est observé également des jeux et attouchements érotiques entre homme et femme, époux et épouse, au cours desquels circulent le rire :

« Une jeune femme assise sur ses jambes repliées, fabrique une corde d’arc en roulant des fibres le long de sa cuisse, à ses côtés, le mari qui somnole, d’un œil seulement sans doute car, soudain il plonge une main à l’endroit prévisible. La femme pousse un cri de surprise, mais elle veut bien. Elle éclate de rire à chaque fois qu’il revient à la charge. Ils jouent ainsi un moment puis chacun reprend son occupation… »

  • Mis à part la sexualité, thème risible primordial, la « déviance psychosociale » par rapport aux normes admises et respectées constitue un autre objet de risible et de rire, à la fois chez les enfants et les adultes.

L’homme s’identifiant à la pratique de la chasse, la femme à la collecte avec son panier, un homme non chas­seur et porteur d’un panier est un déviant ; il sera moqué et tourné en dérision.

L’auteur a connu ce type de personnage lors de son séjour chez une bande de Guayaki (les Aché Gatu) :

  • La fête du Miel et du Nouvel An des Aché (fin juin) :

« Cette fête est le temps annuel de la reconstitution de l’unité tribale mais aussi celui des alliances, des échanges de femmes entre hommes de bandes différentes, celui d’aventures amou­reuses pour les hommes et femmes déjà mariés, celui du jeu et du rire “paroxystique”. »

La fête comporte plusieurs temps :

—   Elle commence par une démonstration de violence. A la feinte déclaration de guerre doit succéder le rituel de réconciliation (jeu cérémoniel du Kyvai : les chatouilles).

S’emparer du Proaâ est le temps principal de la fête. C’est une sorte de gros haricot, semblable à la fève d’Europe. Dans le jeu du Proaâ Mata, un homme ou une femme place un de ces haricots sous son aisselle ou dans le poing fermé. Il s’agit de contraindre le possesseur à l’abandonner : on le chatouille, il doit céder et le gagnant brandit triompha­lement le Proaâ convoité. C’est l’ensemble des adultes qui se ligue pour chatouiller le détenteur du haricot. Ainsi, tout le temps qu’est rassemblée la tribu, on joue à se prendre le haricot. C’est aussi l’occasion de rencontres amoureuses !

La fête du Miel, c’est le festival du corps et le temps annuel du plaisir, de la transgression « prescrite » des tabous du toucher. L’agression devient amitié. On crée de l’amitié avec une agression « prescrite », par les cha­touilles (pratique ambivalente par excellence).

  • Au terme de cet exposé des faits risibles sélectionnés au cours de notre lecture de la chronique des Indiens Guayaki, nous formulerons quelques idées de synthèse :

Le risible est quotidien, volontaire et involontaire, s’inscrivant souvent dans un cadre ludique et s’établissant dans une relation qui oppose des individus de catégorie ontologique différente (hommes/femmes, enfants/adultes, garçons/jeunes filles – jeunes femmes).

La sexualité s’affirme comme un thème central auquel s’associe la déviance sociale faisant l’objet de moqueries.

  • La déviance sociale comme objet de risible signale ainsi l’adhésion d’un groupe aux normes sociales et schémes comportementaux institués, de même qu’elle constitue une des modalités efficaces de contrôle social.

o A la différence des Nambikwara, nous identifions un nouveau cadre spatiotemporel socioculturel « spécialisé » dans la production et la circulation libres du risible et du rire : la fête, paroxysme d’une société dont une de ses lois consiste dans la transgression des interdits. Celui des Guayaki, le toucher, ou contact corporel « extra-éro- tique » est aussi transgressé d’une manière remarquable, sous forme d’un jeu cérémoniel, par les chatouilles et le Proaâ Mata. Par l’agression, ils signalent l’amitié et/ou la renforcent.

Envisageons dès à présent l’exploration de certains élé­ments du risible et du rire Hopi, Indiens pueblos d’Amé­rique du Nord.

Les Hopi.

Présentation sommaire pouvant orienter l’intelligibi­lité du risible

 Les Hopi sont les représentants occiden­taux des Indiens Pueblos (d’Amérique du Nord), vivant actuellement dans une dizaine de villages situés au Nord- Est de l’Arizona. Ils sont répartis en clans. La filiation est matrilinéaire et la résidence matrilocale.

« On a souvent parlé, écrit Lévi-Strauss, de “théocratie” à propos des Pueblos car nulle part ailleurs dans le monde, on ne peut voir une organisation sociale et une pensée religieuse, l’une et l’autre incroyablement complexes, plus inextricablement mêlées. »

Le Panthéon Hopi est assez complexe. Citons le Soleil placé au sommet. Les nuages porteurs de pluie sont iden­tifiés aux ancêtres. Sur terre règne Masau’u, dieu de la brousse, de la mort, du feu et gardien du village habité. Surtout, évoquons les Katcina, ils forment à eux seuls, un peuple de divinités spéciales qui incarnent les compa­gnons surnaturels des premiers ancêtres (ou ces ancêtres mêmes) et qui, pendant six à neuf mois de l’année, séjour­nent au village, sous l’apparence de danseurs masqués,

donnant des représentations presque quotidiennes aux adultes et aux enfants. Ils arrivent au village en décembre et repartent en juillet, à la suite du Niman (fête offerte à l’occasion de leur départ).

 Faits risibles et rires

Nous pouvons dire que dans cette riche autobiographie, les faits et situations risi­bles sont nombreux et assez diversifiés. Nous en sélection­nerons les plus représentatifs pour les besoins de notre démarche analytique.

—  Ainsi, à l’âge de l’enfance, nous observons trois caté­gories de relations au cours desquelles le risible et le rire circulent :

Il s’agit des interactions ludiques entre adultes et enfants aux dépens de ceux-ci, entre enfants et entre enfants et ani­maux. Ce type d’interactions « se matérialise » par des bla­gues, farces et plaisanteries de tous ordres.

Envisageons brièvement ces trois catégories d’interac­tions risibles.

  • Il faut noter que les adultes chatouillent souvent le sexe de tous les enfants masculins pour les faire rire et les empêcher de pleurer.

« Quand j’ai eu quatre ou cinq ans, écrit Don Talayesva, presque tous mes grands-pères, maris des sœurs de mon père et maris de ses sœurs de clan me faisaient des farces brutales, m’em­poignant le sexe, menaçaient de me châtrer sous prétexte qu’on m’avait pris à faire l’amour avec leurs femmes qui étaient mes tantes. Elles me défendaient, disaient que j’étais leur bon ami, me prenaient le sexe et faisaient semblant de me le demander, elles me disaient : “Jette-le moi” et l’œil brillant, tendaient les mains comme pour l’attraper. Moi, ça me plaisait bien de jouer avec elles, mais c’est leurs maris qui me faisaient peur avec leurs his­toires de castration. J’ai mis longtemps à être convaincu qu’ils me faisaient marcher. »

  • Entre enfants, les moqueries vont « bon train » : « Aux courses, on se foutait de moi ; on disait que j’avais les pieds tellement en dehors que je me pinçais l’anus en courant ! »
  • Les jeux avec les animaux et à leurs dépens sont très fréquents et animent leurs journées. « On courait après les poules, on leur jetait des enveloppes de maïs, on leur décochait des flèches pour rire ; quant aux coqs, on les incitait à se battre. Nous jouions souvent avec les chiens et les chats et on les encourageait quelquefois à se battre… »
  • Au cours de cette période d’insouciance, le jeu occupe une grande partie de la journée et constitue le cadre spatiotemporel socioculturel prédominant au sein duquel le risible volontaire et involontaire se produit et circule librement.
  • Chez les adultes, farces, blagues, plaisanteries d’ordre sexuel essentiellement circulent plus ou moins librement. La sexualité est un thème risible, procurant du plaisir mais il sert aussi à dévaluer autrui (homme, femme, épouse, ami, étranger, déviant) et le Sacré en par­ticulier. La sexualité est au service de la dérision.
  • Deux cadres institutionnalisés du risible et du rire s’affirment nettement chez les Hopi :

—les fêtes liées à des rites de passage en particulier (le wowochim ou initiation tribale et le mariage) ;

—les spectacles de Katcina et de Clowns cérémoniels, eux-mêmes institutions du rire.

Les farces et plaisanteries des clowns appartenant au comique Hopi atteignent l’univers sacré, la sexualité, les infortunes et malheurs divers, les hommes et les femmes, les étrangers (Navajos, Commanches, Paiuts, Blancs), les déviants, les animaux. Ils pratiquent la dérision employant entre autres techniques la parodie et le langage de la sexualité visant à la dévaluation nette de l’objet devenu risible.

L’auteur raconte que lorsqu’il était enfant, on lui rap­pelait ainsi qu’aux autres jeunes du village que « toute danse, toute fête, était pour la pluie et pas pour le plaisir ; elles devaient persuader les hommes-nuages-aux-six- points de nous envoyer de l’eau pour les récoltes. Quand il pleuvait fort, on nous disait de montrer nos figures joyeuses et que les dieux étaient contents de nous… ».

Don Talayesva devint un clown et il relate quelques farces et plaisanteries publiques :

« Le travail de clown offrait une bonne occasion de faire des blagues aux gens, de les punir de leur mauvaise conduite ou même de se venger d’eux. Un clown pouvait faire ou dire à peu près tout et s’en tirer parce que sa mission était sacrée, aussi on en profitait pour se payer la tête des chrétiens. Un jour, pendant une danse à Babaki, un clown s’est enveloppé d’un drap, il est monté sur une terrasse et il a annoncé qu’il était Jésus-Christ qui était revenu juger le monde. Il a dit que c’était la dernière chance de salut et a fait descendre une corde en invitant les justes à mon­ter au ciel. Un clown a accepté l’invitation, a saisi la corde et s’ef- forçait d’y grimper quand “Jésus”, après l’avoir bien examiné, a secoué la tête et l’a laissé retomber en enfer. C’était aussi un bon tour de clown de mettre des lunettes et une redingote, de plier un morceau de carton en guise de Bible et de livre de cantiques et de faire une entrée pompeuse sur la plaza pour chanter des hymnes et prêcher un sermon sur les flammes de l’Enfer. Les chrétiens à qui ça ne plaisait pas n’avaient qu’à pas venir : on s’amusait mieux et probablement que l’on avait plus de pluie. »

« … Un jour de danse, un Katcina blagueur arrive en courant, tout nu, sur la plaza. Un clown l’attrape et lui demande ce qu’il fait là, et il répond : “J’cours après mon sexe et j’arrive pas à le dépasser, il a toujours un peu d’avance, j’pense que si on arrivait à le dépasser, on en crèverait.” Ce qu’ils se tordaient les gens ! »

« Souvent les clowns attrapaient les femmes et faisaient sem­blant de faire l’amour là, sur la plaza, pour amuser le public ; quelquefois, ils s’attachaient de longs cols de courges devant eux et couraient après les femmes… »A présent, quittons l’Amérique pour les îles Samoa.

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